« si l’Ukraine brûle, Moscou brûlera aussi »

Par Zakia Laaroussi, Paris

Dans les grandes guerres, les tournants décisifs ne se mesurent pas uniquement au nombre de missiles, de chars ou de drones engagés. Ils se révèlent lorsque l’imaginaire politique des belligérants change de nature. Lorsque Volodymyr Zelensky affirme que « si l’Ukraine brûle, Moscou brûlera aussi », il ne formule pas seulement une menace militaire. Il annonce l’entrée du conflit dans une nouvelle dimension psychologique, stratégique et historique. Depuis le début de l’invasion russe, une réalité tacite structurait la guerre : l’Ukraine vivait quotidiennement sous la menace des bombardements tandis que la capitale russe demeurait relativement éloignée de l’expérience directe du conflit. La guerre frappait les rues ukrainiennes mais restait, pour une grande partie de la société russe, un événement observé à distance.

Or les guerres longues finissent toujours par effacer les frontières mentales que les États cherchent à préserver. Lorsque le temps s’étire et que les pertes s’accumulent, la logique de la réciprocité s’impose progressivement. Il ne s’agit plus seulement d’équilibrer les forces mais d’équilibrer les coûts, les vulnérabilités et parfois même les peurs. Les frappes ukrainiennes à longue portée contre le territoire russe doivent être lues à travers cette grille d’analyse. Leur importance dépasse largement les dégâts matériels qu’elles occasionnent. Leur véritable portée réside dans leur dimension symbolique : Moscou cesse d’apparaître comme un sanctuaire inaccessible.

L’histoire russe confère à cette évolution une signification particulière. Depuis l’invasion napoléonienne jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la mémoire nationale s’est construite autour de la défense du cœur du pays. Moscou n’est pas simplement une capitale ; elle représente une continuité historique, une idée de permanence et de souveraineté. Voir la guerre s’approcher de cet espace symbolique produit donc un effet qui dépasse la seule dimension militaire. La fumée visible à proximité de la capitale touche une représentation collective profondément ancrée dans la conscience russe.

Mais l’autre transformation majeure concerne l’Ukraine elle-même. En quelques années, Kiev a connu une mutation spectaculaire. Le pays qui dépendait largement de l’aide militaire occidentale pour assurer sa survie immédiate est devenu un acteur capable de développer ses propres capacités industrielles et technologiques. Cette évolution est remarquable. L’Ukraine ne se définit plus uniquement par sa résistance ; elle cherche désormais à construire les bases d’une autonomie stratégique durable. L’annonce de projets de production locale de missiles et de systèmes de défense témoigne de cette transition fondamentale : passer de la survie à la capacité de durer.

À un niveau plus profond encore, la guerre oppose aujourd’hui deux visions concurrentes de l’histoire. La Russie se perçoit comme l’héritière d’une puissance impériale désireuse de préserver son influence et sa profondeur stratégique. L’Ukraine, elle, se présente comme une nation moderne cherchant à consolider définitivement son indépendance et son ancrage européen. Le conflit dépasse ainsi les frontières géographiques. Il devient une bataille pour la définition du passé et du futur. Qui détient la légitimité historique ? Quelle mémoire prévaudra lorsque les armes se tairont ?

Le philosophe Hegel écrivait que l’histoire avance par le choc des grandes volontés collectives. Ce qui se joue aujourd’hui entre Kiev et Moscou ressemble précisément à cette confrontation. Derrière les opérations militaires se trouvent deux récits nationaux qui revendiquent chacun une forme de nécessité historique. Pourtant, les guerres prolongées produisent toujours un paradoxe. Plus elles durent, plus leurs objectifs initiaux tendent à se brouiller. La victoire devient une notion mouvante. La capacité à résister finit parfois par prendre davantage d’importance que les gains territoriaux eux-mêmes.

Dans ce contexte, les frappes ukrainiennes sur le territoire russe apparaissent comme une tentative de redéfinir les règles du conflit. Kiev cherche à transférer une partie du coût psychologique, économique et stratégique de la guerre vers son adversaire. L’objectif n’est pas seulement militaire ; il est également politique et symbolique. L’Europe, quant à elle, demeure confrontée à une équation difficile. Elle souhaite soutenir l’Ukraine et empêcher son effondrement, tout en évitant une escalade incontrôlée. Cette tension explique les hésitations observées à Bruxelles concernant une intégration accélérée de Kiev au sein de l’Union européenne.

Le paradoxe est saisissant : l’Union européenne, née du rejet des guerres continentales, se retrouve aujourd’hui contrainte de réfléchir à nouveau en termes de puissance, de sécurité et de géopolitique. Au fond, Kiev et Moscou ne sont plus seulement deux capitales engagées dans une confrontation militaire. Elles incarnent deux chapitres d’un même récit européen dont l’issue demeure incertaine. Entre les dômes dorés de Kiev et les murailles du Kremlin, l’Histoire observe encore, suspendue dans l’attente. Car les guerres commencent avec les armes, mais elles se terminent souvent dans un espace plus profond : celui de la mémoire, du temps et de la capacité des nations à donner un sens durable aux sacrifices qu’elles ont consentis.

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