Par Zakia Laaroussi, Paris
L’histoire des régimes révolutionnaires nous enseigne une vérité souvent négligée : les crises les plus profondes ne commencent pas lorsque les hommes forts disparaissent, mais lorsque ceux qui leur survivent sont puissants sans qu’aucun ne soit suffisamment puissant pour dominer les autres. Si les analyses qui décrivent Ahmad Vahidi comme le véritable centre du pouvoir à Téhéran sont exactes, alors l’Iran ne vit pas seulement une transition politique. Il traverse une mutation structurelle de son système de gouvernance : le passage d’un pouvoir fondé sur l’autorité suprême à un pouvoir exercé par une oligarchie sécuritaire.
Depuis 1979, la République islamique reposait sur une architecture particulière. Le Guide suprême constituait la source ultime de légitimité idéologique et religieuse, tandis que le Corps des Gardiens de la révolution islamique assurait la protection militaire et politique du régime. Les armes servaient l’autorité ; elles ne la remplaçaient pas. Or, l’histoire montre qu’au sein des régimes révolutionnaires, les institutions armées développent progressivement leurs propres centres de gravité. Elles acquièrent une autonomie qui finit parfois par concurrencer l’autorité qu’elles étaient censées défendre. C’est ici qu’apparaît ce que certains analystes qualifient de « paradoxe de la décapitation ».
La théorie classique suppose que l’élimination d’un dirigeant affaiblit mécaniquement un régime. Pourtant, dans certains systèmes fortement personnalisés, la disparition du chef ne provoque pas l’effondrement immédiat. Elle engendre quelque chose de plus subtil : une fragmentation du centre décisionnel. Le problème n’est donc pas nécessairement l’existence d’une ligne dure. Il réside dans l’absence d’une figure capable d’arbitrer les conflits internes entre les différents pôles de pouvoir.
Ali Khamenei représentait précisément cette fonction. Au-delà de son statut institutionnel, il incarnait ce que Max Weber appelait une forme d’autorité légitime reconnue par les différents acteurs du régime. Son pouvoir ne reposait pas uniquement sur la contrainte ; il reposait sur l’acceptation de son rôle d’arbitre suprême. C’est là toute la difficulté d’une personnalité comme Ahmad Vahidi. La puissance militaire peut imposer l’obéissance immédiate. Elle ne garantit pas la capacité à produire un consensus durable entre factions concurrentes. La peur permet de discipliner ; elle ne suffit pas toujours à légitimer.
Dans cette perspective, le véritable enjeu n’est pas de savoir si les survivants du système sont plus radicaux ou plus modérés. Cette distinction est souvent secondaire. La question fondamentale est celle de la cohésion du pouvoir. Car les États ne fonctionnent pas seulement grâce à des institutions ; ils fonctionnent grâce à l’existence d’un mécanisme d’arbitrage reconnu par les élites elles-mêmes. Lorsque ce mécanisme disparaît, les décisions deviennent le produit d’équilibres mouvants plutôt que d’une autorité clairement identifiée. Le cas iranien semble aujourd’hui illustrer cette dynamique. Si le pouvoir est effectivement réparti entre plusieurs figures issues du CGRI, l’apparente unité du régime pourrait masquer une compétition permanente entre centres d’influence.
Cette situation produit une autre conséquence importante : la politique étrangère devient inséparable de la politique intérieure. Dans un système où plusieurs acteurs cherchent à consolider leur position, l’escalade externe peut servir à renforcer la cohésion interne. À l’inverse, une négociation majeure peut apparaître comme un risque politique, car elle exige une capacité de décision centralisée et une autorité incontestée. Dès lors, la question essentielle n’est peut-être pas de savoir si l’Iran souhaite parvenir à un accord avec ses adversaires. La véritable interrogation est la suivante : qui possède aujourd’hui la légitimité nécessaire pour conclure cet accord et l’imposer à l’ensemble du système ?
Si aucun acteur ne dispose seul de cette autorité, alors même les compromis rationnels deviennent difficiles à mettre en œuvre. La République islamique est née comme révolution, s’est consolidée comme État, puis s’est affirmée comme puissance régionale. Elle pourrait désormais entrer dans une nouvelle phase : celle d’un régime dirigé par une élite sécuritaire collective à la recherche d’un arbitre qu’elle n’a pas encore trouvé. Or l’histoire politique montre que les périodes les plus dangereuses ne sont pas toujours celles où un dirigeant tombe. Ce sont souvent celles où plus personne ne sait avec certitude qui gouverne réellement.
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