Par Zakia Laaroussi, Redactrice en cheffe-Paris
Il y a quelque chose d’étrangement obscène dans le fait qu’une athlète puisse sortir victorieuse d’un tatami et découvrir, quelques heures plus tard, que certains ont décidé de transformer son corps en tribunal. Léa Fontaine vient de remporter le Grand Slam de Lausanne, de battre Romane Dicko en finale et, dans le même mouvement, de prendre la première place mondiale de sa catégorie. Elle aurait pu rentrer chez elle avec cette fatigue particulière des champions, celle qui ressemble à une dette heureuse payée au corps après l’effort. Mais il lui a fallu affronter une autre épreuve, invisible celle-là : les commentaires qui ne jugent plus une performance, mais un physique. Elle a décidé de porter plainte. Ce geste dépasse largement le cas d’une judoka confrontée à quelques internautes imbéciles. Il touche à une transformation plus profonde de notre rapport au rire, à la violence, au corps et même à l’enfance. Car la question qui surgit derrière cette affaire est presque vertigineuse : qu’est-ce qui distingue aujourd’hui une plaisanterie d’une humiliation ?
Nous avons tous grandi avec des surnoms. Dans les familles marocaines, notamment, chacun possédait parfois son deuxième prénom, celui que la famille lui avait fabriqué à partir d’une maladresse, d’une particularité physique, d’une vieille histoire ou d’un trait de caractère. Il y avait le grand, le petit, le rond, le maigre, le lent, le bavard. Les enfants se donnaient des noms que les adultes auraient parfois jugés cruels et qu’eux-mêmes oubliaient souvent quelques minutes plus tard. Et puis il y avait les mères. Il suffisait qu’une certaine Lalla Khira, figure imaginaire ou presque de cette mémoire familiale, intervienne dans une dispute pour que deux phrases bien placées fassent davantage qu’un traité de psychologie. Elle savait que l’on pouvait se moquer de quelqu’un sans le mépriser, comme on savait aussi que le même mot, prononcé par un étranger, pouvait devenir une blessure.
Nous avons donc tort de regarder notre enfance avec les lunettes du présent et de conclure que toute plaisanterie était autrefois du harcèlement. Mais nous aurions tout autant tort de nous servir de cette enfance comme d’un alibi pour ne plus distinguer la plaisanterie de la cruauté. Le problème n’est pas le mot seul. Il est dans la relation. Dans l’intention, certes, mais surtout dans le rapport de force, dans la répétition, dans le contexte, dans la possibilité de répondre, de rire à son tour, de quitter la scène. Une plaisanterie partagée n’obéit pas à la même logique qu’une humiliation infligée par une foule à quelqu’un qui ne peut pas lui échapper. Un cousin peut se moquer de votre ventre et, cinq minutes plus tard, partager avec vous le dernier morceau de pain. Un inconnu derrière un écran peut faire exactement la même remarque et la répéter jusqu’à ce que des centaines d’autres la reprennent. Les mots sont identiques. La violence ne l’est pas.
C’est peut-être là que notre époque a changé la nature même de l’insulte. Autrefois, une parole pouvait mourir dans la pièce où elle avait été prononcée. Aujourd’hui, elle peut être copiée, capturée, repartagée, commentée, amplifiée. Elle peut entrer dans le téléphone d’un adolescent, le suivre jusque dans son lit et revenir le lendemain matin sous la forme d’une nouvelle notification. Le numérique a donné à la moquerie une mémoire. Et la cruauté, lorsqu’elle acquiert une mémoire, change d’échelle. Faut-il pour autant conclure que les enfants d’aujourd’hui sont devenus plus fragiles que ceux d’hier ? Ce serait trop simple. Peut-être ne sont-ils pas plus fragiles. Peut-être sommes-nous simplement devenus plus capables de voir leur fragilité.
Les générations précédentes avaient d’autres méthodes : « sois fort », « ne fais pas attention », « laisse parler les gens ». On appelait parfois maturité ce qui n’était que silence. On appelait caractère ce qui était parfois une blessure soigneusement enfermée. La souffrance n’était pas absente. Elle était moins nommée. Notre époque a eu le mérite de donner des mots à certaines douleurs. Mais elle court désormais un risque inverse : transformer toute contrariété en traumatisme et toute remarque désagréable en agression. Or la vie ne sera jamais une chambre capitonnée. Un enfant rencontrera toujours quelqu’un qui ne l’aimera pas, quelqu’un qui rira de lui, quelqu’un qui sera injuste, quelqu’un qui le rejettera. Aucun parent, aucune école, aucune institution ne pourra construire autour de lui un monde parfaitement stérile. Et ce ne serait peut-être même pas souhaitable.
Un être humain ne devient pas solide parce qu’on lui évite toute blessure. Il devient solide lorsqu’il apprend à reconnaître ce qui mérite d’être surmonté, ce qui doit être refusé et ce qui doit être combattu. C’est précisément cette distinction que nous devons transmettre. Apprendre à un enfant que rire avec quelqu’un n’est pas rire de quelqu’un. Lui apprendre que la critique n’est pas l’humiliation, que le désaccord n’est pas la haine, que l’indifférence n’est pas une violence, mais que la répétition d’une attaque destinée à rabaisser un individu finit par changer de nature. Il y a, dans cette affaire, une autre ironie que le sport rend presque philosophique. Le corps de Léa Fontaine est précisément ce qui lui permet d’être une championne dans la catégorie des plus de 78 kilos.
Ce corps que certains commentent comme une anomalie esthétique est celui qui a appris à tomber sans se briser, à se relever plus vite, à résister à une adversaire, à transformer son poids en puissance, son équilibre en stratégie, sa fatigue en victoire. La société sportive est pourtant censée savoir cela mieux que quiconque : il n’existe pas un seul modèle de corps capable de grandeur. Le grand, le léger, le lourd, le souple, le puissant, le rapide, le massif : chacun trouve, dans le sport, l’endroit où ce que le regard ordinaire considère parfois comme une différence devient une force. Et pourtant, après avoir applaudi la performance d’un corps, certains s’empressent de juger son apparence. Comme si nous voulions des athlètes capables d’exploiter leur corps tout en leur reprochant d’en avoir un.
C’est ici que la vieille littérature peut encore nous servir de miroir. Al-Jahiz, avec son intelligence prodigieuse et son goût pour les travers humains, fit de la difformité, de l’exagération, des tempéraments et des différences une matière littéraire. Il se moquait, décrivait, grossissait les traits, provoquait le rire. Il écrivait dans un monde qui n’était ni le nôtre ni soumis aux mêmes règles morales, sociales et médiatiques. Le lire aujourd’hui ne signifie ni absoudre tout ce que le passé a produit, ni le condamner à partir de nos sensibilités contemporaines. Cela signifie comprendre que le rire a toujours eu deux visages.
Il peut être une manière de regarder l’humanité avec tendresse, même lorsqu’il exagère ses défauts. Il peut aussi devenir une arme lorsque celui qui rit ne cherche plus à comprendre l’autre, mais à le réduire. La différence est essentielle. Nous ne devons pas réécrire notre passé comme une succession d’erreurs morales. Mais nous ne devons pas non plus transformer le passé en permission permanente de faire du mal. Les sociétés changent parce que leur sensibilité change. Ce qui était autrefois dit dans une cuisine familiale peut aujourd’hui être exposé à des milliers de personnes. Ce qui disparaissait autrefois dans l’air peut désormais être archivé. Et ce qui était autrefois une plaisanterie entre trois individus peut devenir une humiliation collective. Le microphone est devenu gigantesque.
La responsabilité de celui qui parle devrait donc grandir avec lui. C’est peut-être la vraie question posée par l’affaire Fontaine : non pas « avons-nous encore le droit de plaisanter ? », mais « savons-nous encore où s’arrête notre droit de plaisanter ? » Car une société civilisée ne se reconnaît pas au fait que plus personne ne prononce de mots blessants. Une telle société n’existera jamais. Elle se reconnaît à la capacité de ses membres à comprendre qu’il existe, derrière l’écran, un être humain. Cette idée paraît presque enfantine. Elle est pourtant devenue révolutionnaire.
Nous avons offert aux enfants des écrans qui leur montrent en permanence le regard des autres, puis nous leur reprochons d’être trop sensibles à ce regard. Nous les mesurons aux notes, à l’apparence, au poids, aux vêtements, aux performances, au nombre d’amis, aux images publiées, aux réactions qu’elles suscitent. Puis nous leur demandons de ne pas se soucier du jugement d’autrui. Il y a là une contradiction que nous préférons souvent ne pas regarder. Peut-être ne sommes-nous donc pas face à une génération simplement « plus fragile ». Peut-être sommes-nous face à une génération élevée dans un monde où le regard des autres est devenu permanent. Et cette différence change tout. La réponse ne peut cependant pas être de fabriquer des enfants incapables de supporter la moindre plaisanterie. Nous avons besoin de leur transmettre autre chose : une résistance intelligente. La capacité de rire. La capacité de répondre. La capacité de relativiser. Mais aussi la capacité de dire non. Non à l’humiliation répétée. Non à la meute. Non à l’idée selon laquelle il faudrait tout accepter au nom de l’humour. Car l’humour n’est pas innocent par nature. Il devient noble lorsqu’il élargit l’espace humain. Il devient vulgaire lorsqu’il le rétrécit.
L’affaire Léa Fontaine ne nous oblige donc ni à condamner le rire ni à sanctifier la susceptibilité. Elle nous oblige à réapprendre la limite. La limite entre la critique sportive et l’attaque personnelle. Entre la plaisanterie et la dégradation. Entre la liberté d’expression et le plaisir d’humilier. Entre la robustesse psychologique et l’obligation de supporter l’inacceptable. Car il existe une confusion dangereuse dans notre époque : nous croyons parfois que ne rien laisser nous atteindre est une preuve de force. Ce n’est pas toujours vrai. Il faut parfois être assez fort pour dire : cela me blesse, cela dépasse la limite, cela doit cesser.
Léa Fontaine vient de gagner un tournoi. Mais en décidant de ne plus se taire, elle livre peut-être un autre combat, plus discret et plus vaste : celui qui consiste à rappeler que le corps d’un champion appartient à l’effort, à la personne qui l’habite, à son histoire et à sa dignité. Pas à la foule. Pas aux algorithmes. Pas aux anonymes. Et certainement pas à ceux qui confondent la liberté de rire avec le droit d’humilier. Sur un tatami, on apprend à tomber. Dans la vie, il faut aussi apprendre à se relever. Mais il faut peut-être enseigner aux autres une chose encore plus difficile : ne pas pousser quelqu’un au sol simplement parce que l’on sait que la chute fera rire.
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