Cuba: Le temps des choix tragiques

Alwarqae

Dans une atmosphère chargée d’électricité et de gravité, la voix du président Miguel Diaz-Canel a traversé l’île, portant une nouvelle aussi crue que le ciel caraïbe en été : « des temps difficiles » s’annoncent pour les neuf millions six cent mille âmes qui peuplent Cuba. Derrière cette litote présidentielle se cache un vertige. Celui d’une nation contrainte, une fois encore, de plier sous le double poids d’une géopolitique impitoyable et d’une réalité énergétique qui ne tolère plus les illusions.

En ce mois de février 2026, La Havane dégaine une série de mesures d’une radicalité froide : passage à la semaine de quatre jours dans l’administration, généralisation du télétravail, restriction draconienne des transports, fermeture temporaire d’hôtels, rationnement des cours dans les universités. Ce n’est point là un simple plan d’ajustement. C’est une mutation forcée, une reconversion douloureuse de tout un peuple à l’ère de la sobriété contrainte. Pour Cuba, île-monde prise en étau, l’énergie n’est plus un droit, mais une denrée de survie que l’on distribue au compte-gouttes.

Pour comprendre la profondeur du gouffre, il faut nommer le bourreau. L’ombre des États-Unis plane, implacable, sur chaque goutte de carburant qui manque, sur chaque autobus qui réduit sa cadence. Le blocus économique, commercial et financier – que l’Organisation des Nations unies condamne chaque année sans parvenir à le faire plier – n’a jamais été un décor. Il est le mécanisme précis par lequel Washington étrangle l’économie cubaine, interdisant l’accès aux devises, aux technologies, aux marchés. En affinant l’étau, la Maison-Blanche transforme la moindre tension internationale en crise humanitaire locale.

Mais il y en a plus. La crise énergétique qui frappe Cuba n’est pas une fatalité météorologique ; elle est le fruit d’une asphyxie programmée. L’île, dépendante historiquement des livraisons de pétrole vénézuélien, voit ce flux se tarir sous l’effet conjugué de l’effondrement de l’économie bolivarienne et de la pression américaine accrue sur Caracas. Dès lors, chaque baril manquant devient un coup de ciseau dans le tissu social cubain. Les coupures d’électricité se prolongent, les usines tournent au ralenti, et l’État, jadis bastion de la distribution universelle, se mue en gestionnaire de pénurie.

À première vue, annoncer une semaine de quatre jours dans le secteur public pourrait ressembler, sous d’autres cieux, à une avancée sociale. À Cuba, c’est l’aveu d’un renoncement. Réduire le temps de présence administrative, c’est reconnaître que l’État n’a plus les moyens d’assurer le flux énergétique nécessaire au fonctionnement continu de ses rouages. C’est, en d’autres termes, adapter la demande de service public à l’offre énergétique résiduelle. Loin d’être un choix, le télétravail imposé est une fuite en avant : on renvoie les fonctionnaires chez eux parce que les locaux ne peuvent être chauffés ou climatisés, et que l’électricité publique ne garantit plus la stabilité des équipements.

Le vice-Premier ministre Oscar Pérez-Oliva Fraga, en martelant que ces mesures visent « en premier lieu à assurer la vie de notre pays, les services de base », ne cache pas l’ampleur du recul. Le langage de la résilience remplace celui de l’idéologie. Dans cette île qui a fait de l’éducation et de la santé publique des symboles de sa révolution, l’annonce de journées de cours raccourcies et d’universités semi-présentielles est un séisme silencieux. C’est la promesse d’un développement suspendu, d’une génération sacrifiée sur l’autel de la survie.

Symbole des contradictions insulaires, la décision de fermer temporairement des établissements touristiques est la plus révélatrice. Cuba, qui a longtemps parié sur le tourisme comme principal pourvoyeur de devises, se voit contraint de fermer les portes mêmes de cet Eldorado. Le message est sans appel : face à l’urgence de la pénurie, même le secteur prioritaire doit plier. Les hôtels, ces temples de la consommation étrangère, deviennent des gouffres énergétiques que l’on ne peut plus alimenter. L’économie formelle se replie, laissant place à une débrouille généralisée qui, depuis des années, constitue le véritable moteur de survie de l’île.

Cette décision, aussi pragmatique soit-elle, dévoile un effondrement des marges de manœuvre. L’État cubain, pilier historique de la planification centralisée, est réduit à arbitrer entre allumer un réverbère et garder un hôpital ouvert. Le rationnement, autrefois réservé aux denrées de base, s’étend désormais à l’énergie, cette ressource première qui conditionne toutes les autres. Dans ce grand théâtre de l’urgence, ce qui se joue est d’une portée anthropologique. Cuba fait face à ce que l’on pourrait nommer la fin d’un modèle : celui de l’État-providence énergivore. La révolution cubaine, depuis ses débuts, avait fondé sa légitimité sur la distribution égalitaire des ressources, du pain à l’électricité. Aujourd’hui, les coupures de courant ne distinguent plus entre fidèles et adversaires, entre quartiers populaires et centres stratégiques. L’universalisme cède le pas à une gestion de crise où seules les « infrastructures de base » survivent.

L’appel du président Diaz-Canel à la conscience collective, dans ce contexte, n’est pas qu’un slogan. Il est l’ultime rempart avant le chaos. En annonçant ces mesures avec une transparence rare – conférence de presse télévisée, détails opérationnels diffusés -, le gouvernement tente de transformer la contrainte en éthique, la pénurie en combat commun. Mais jusqu’où peut-on mobiliser une population épuisée par des années de privations ? Il serait malhonnête de conclure ce tableau sans en rappeler la dimension politique internationale. La crise cubaine n’est pas une catastrophe naturelle. Elle est le produit d’une stratégie d’étouffement méthodique. Alors que le monde entier, et l’Europe en tête, s’interroge sur sa propre vulnérabilité énergétique, Cuba offre le spectacle d’un pays déjà entré dans l’ère des grands renoncements. L’Union européenne, dans son appel contemporain à réduire la demande de pétrole, prône encore des mesures incitatives et coordonnées. Cuba, elle, décrète l’austérité totale.

Dans cette île de la Caraïbe, l’horizon s’assombrit. La semaine de quatre jours, les bus au ralenti, les hôtels aux portes closes, les universités au régime semi-présentiel dessinent le portrait d’une nation qui, faute de pouvoir produire ou importer suffisamment d’énergie, choisit de ralentir son propre pouls pour ne pas mourir. Le peuple cubain, habitué à braver les tempêtes tropicales et les tempêtes géopolitiques, entre aujourd’hui dans l’œil d’un cyclone économique dont personne ne peut prédire l’issue. Une seule certitude demeure, aussi cruelle que limpide : dans le grand jeu des puissances, quand le blocus persiste et que les alliances vacillent, ce sont toujours les peuples qui paient le tribut le plus lourd.

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