Par Zakia laaroussi, Paris
Il flottait, ce mercredi 1er avril 2026, dans les couloirs de la Maison de l’UNESCO, un parfum singulier. Non pas celui, habituel, des débats géopolitiques ou des résolutions techniques, mais une effluve mêlant le sucré des spécialités culinaires du Gabon, l’âpreté des vers slamés venus du Maroc, et la tension élégante d’une dictée. Le Groupe des Ambassadeurs Francophones auprès de l’UNESCO (GAFU) avait convié les fidèles de la langue de Molière à une célébration totale de la Journée internationale de la Francophonie. Pourtant, derrière le faste des allocutions et la chaleur des intermèdes artistiques, une question demeurait, lancinante, comme une dissonance dans cette symphonie diplomatique : cette journée fut-elle une véritable respiration ou un simple maquillage institutionnel ?

La matinée, dans la solennelle Salle II, fut un exercice d’équilibriste. Le Maître de cérémonie, le Chargé d’Affaires du Togo, posa les jalons d’un espace où la diplomatie se voulait poésie. Les allocutions se succédèrent, telles des variations sur un même thème : la langue française comme vecteur de paix, de diversité et de dialogue. S.E. Madame Moulay El Mokhtar LEMHAIMID et S.E. Madame Lilas DESQUIRON, co-présidentes du GAFU, ont tour à tour rappelé que la Francophonie n’est pas une forteresse figée mais un archipel vivant, connecté par une langue en perpétuelle métamorphose. Les intermèdes artistiques – un slam marocain d’une modernité désarmante et une danse jazz luxembourgeoise d’une élégance folle – vinrent opportunément incarner cette idée, arrachant la parole officielle à sa verticalité pour l’offrir au sensible.

Cependant, c’est dans l’après-midi que la cérémonie bascula vers une autre dimension. Après le voyage gustatif du déjeuner dans le Hall des Pas Perdus, moment de convivialité où les couleurs et les saveurs des États membres tentaient de résumer la diversité du monde francophone, l’assemblée se retrouva pour un rituel aussi ancien que redouté : « La Dictée pour tous ».
C’est ici qu’intervint un homme dont le nom mérite d’être gravé dans les annales de cette édition : Monsieur Boudour, président de l’Association « Dictée pour tous ». À lui seul, il incarna la rupture avec le formalisme ambiant. Lorsqu’il prit le micro, ce ne fut pas pour un discours de circonstance, mais pour un acte de foi. Avec une maestria presque théâtrale, il a insufflé à l’exercice une énergie nouvelle, transformant ce qui aurait pu être un pensum scolaire en un spectacle total, participatif et profondément égalitaire.

Sous sa houlette, la dictée cessa d’être un outil de distinction pour devenir un lien. La lecture des textes, confiée à plusieurs voix – celle de l’ADG/CI, de l’Ambassadeur de la RDC, de l’Ambassadrice de France, et d’Haïti – fut un moment de grâce acoustique. Chaque accent, chaque respiration, chaque hésitation maîtrisée rappelait que la langue française n’appartient pas à une Académie lointaine, mais à tous ceux qui la parlent, la rêvent et la travaillent. La phase d’autocorrection, loin d’être une évaluation, se mua en un atelier de partage, où l’erreur n’était plus une faute mais une occasion d’apprentissage collectif.
À l’issue de cette journée, une analyse s’impose. Que reste-t-il d’une telle célébration, aussi brillante soit-elle, lorsqu’elle s’inscrit dans le cadre feutré d’une institution internationale ? D’un côté, l’on pourrait être tenté de voir dans cette journée un « maquillage » , un vernis culturel appliqué sur un édifice diplomatique souvent perçu comme technocratique et éloigné des préoccupations des peuples. Les allocutions se suivent et se ressemblent, les pauses artistiques servent parfois de faire-valoir, et le cocktail déjeunatoire, aussi raffiné soit-il, peut paraître comme une fin en soi. Dans cette optique, la Francophonie serait réduite à un folklore aimable, une carte de visite de courtoisie entre États, sans prise réelle sur les enjeux contemporains défi numérique, inégalités d’accès à l’éducation, ou pluralité identitaire.
Pourtant, une autre lecture est possible, plus nuancée, qui voit dans ce type de journée un acte de résistance . Face à l’uniformisation des cultures et à la standardisation des relations internationales, organiser une dictée au sein de l’UNESCO est un geste profondément subversif. C’est rappeler que la langue n’est pas un outil neutre, mais le creuset de nos imaginaires. L’intervention de Monsieur Boudour est à cet égard emblématique. En faisant de la dictée un moment joyeux, collectif et intergénérationnel, il a opéré une déconstruction salutaire. Il a montré que la célébration de la langue ne se résume ni à une posture académique, ni à une vitrine institutionnelle. Elle est un corps vivant, qui s’éprouve dans la concentration silencieuse des participants, dans la diversité des interprétations, et dans la joie partagée de la réussite.

Alors, cette journée suffit-elle ? Non, bien évidemment. Une dictée, aussi grandiose soit-elle, ne saurait à elle seule répondre aux défis structurels de la Francophonie. Elle ne saurait non plus masquer les tensions politiques qui traversent parfois l’espace francophone. Mais en ce 1er avril 2026, le GAFU, en partenariat avec l’UNESCO et l’OIF, n’a pas prétendu résoudre ces contradictions. Il a choisi de les dépasser le temps d’une journée, en réaffirmant que le génie de la Francophonie réside d’abord dans sa capacité à créer du commun. Si maquillage il y a eu, celui-ci a révélé un visage plus vrai : celui d’une francophonie qui ne se prend pas trop au sérieux pour mieux prendre au sérieux ceux qui la font vivre. L’initiative de Monsieur Boudour et de « Dictée pour tous » a prouvé que la langue française peut être un terrain de jeu aussi exigeant qu’enthousiasmant.

En cela, cette célébration ne fut pas une fin, mais un commencement. Un appel à sortir des salles de réunion pour aller, demain, dans les écoles, les médiathèques et les quartiers, continuer à écrire cette histoire commune. Car au-delà des photos de famille et des certificats remis à la France, Haïti, la Mauritanie et le Gabon, la véritable réussite de cette journée se mesure à une question simple : combien de participants, en quittant la Maison de l’UNESCO, avaient dans leur esprit non pas le souvenir d’une allocution, mais la fierté d’avoir dompté un subjonctif, et l’envie irrépressible de transmettre cette joie ? C’est à cette aune que l’on jugera, à l’avenir, si la Francophonie fut ici une simple façade ou le début d’un véritable mouvement.
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Merci beaucoup pour ce compte rendu et analyse, objective et optimiste
Sans cette francophonie, sans cette langue fédératrice, combien la tradition orale aurait perdu de contes, légendes, épopées !
Ma vocation d artiste conteuse s’abreuve à ces rivières de paroles, d’imaginaires et de traditions, de réalités et de symbolismes, de craoyances et de mémoires
Encore merci
MaryMyriaM
Conteuse de métier et de vocation