Par Zakia Laaroussi
En l’an 1500, ce que l’on appelle alors la Perse est un territoire solidement sunnite, berceau d’une civilisation brillante où les écoles juridiques chaféite et hanafite dominent. Les érudits de l’Empire ottoman viennent même s’y former. Moins d’un siècle plus tard, ce même territoire est devenu le bastion incontesté du chiisme duodécimain, une enclave hétérodoxe dans un océan sunnite. Comment expliquer ce bouleversement ? Loin d’être le fruit d’une évolution naturelle des consciences, cette métamorphose est le résultat d’un projet géopolitique brutal, conscient et méthodique, dont les répercussions continuent de structurer les tensions au Moyen-Orient. Cette mutation a non seulement suscité l’hostilité structurelle des voisins de l’Iran, mais a également ancré dans son ADN politique une ambition transfrontalière qui interroge aujourd’hui encore la stabilité de la région.
Pour comprendre la transformation de l’Iran, il faut se tourner vers l’émergence de la dynastie safavide au début du XVIe siècle. Le fondateur de cette dynastie, le Shah Ismail Ier, va opérer un choix décisif aux motivations autant géopolitiques que religieuses. Au début du XVIe siècle, l’Iran est un État fragile, pris en étau entre deux puissances sunnites expansionnistes : l’Empire ottoman à l’ouest et les Ouzbeks à l’est. Pour Ismail Ier, imposer le chiisme comme religion d’État en 1501 poursuit un objectif stratégique clair : forger une identité nationale forte et distincte pour unifier ses territoires face à la menace ottomane . En faisant du chiisme la marque de fabrique de son empire, il coupe idéologiquement ses sujets de leurs voisins et élimine le risque d’une « cinquième colonne » sunnite fidèle au calife ottoman . C’est un acte fondateur de ce que les historiens appellent les Mamalik-i Mahrusa-yi Iran (les « Domaines protégés d’Iran »), où l’identité persane et la foi chiite deviennent indissociables .
Si la décision est politique, son application est d’une violence implacable. La Perse de l’époque est très majoritairement sunnite, et le chiisme savant y est presque absent. Ismail Ier va donc imposer sa nouvelle doctrine par une campagne de conversion forcée . Les méthodes sont radicales :
– Élimination des élites sunnites : Les oulémas (savants) sunnites reçoivent un ultimatum sans appel : la conversion, la mort ou l’exil. Des milliers d’entre eux sont exécutés, notamment à Tabriz, Ispahan ou Héraut .
– Tabula rasa : Les mosquées sunnites sont détruites, les tombes des califes « bien guidés » (Abu Bakr, Omar et Othman) sont profanées, et leur souvenir est publiquement maudit lors de cérémonies obligatoires .
– Importation d’un clergé : Faute de théologiens chiites sur place, Ismail Ier fait venir des savants arabes des grands centres chiites de la périphérie (Jabal Amil au Liban, Bahreïn, Irak) pour encadrer la population et enseigner les nouveaux dogmes . C’est le début d’une relation complexe entre le pouvoir persan et les clercs d’origine arabe.
En l’espace d’une génération, le paysage religieux de l’Iran est bouleversé. L’Azerbaïdjan voisin subit le même sort, expliquant la présence aujourd’hui d’une large minorité chiite dans cette république du Caucase . Cette naissance dans la violence a immédiatement cristallisé une hostilité structurelle avec l’Empire ottoman, qui se considérait comme le protecteur du sunnisme. Les guerres ottomano-safavides qui s’ensuivent pendant des siècles ne sont pas de simples conflits territoriaux ; elles sont la manifestation militaire d’un schisme désormais ancré dans deux blocs géopolitiques antagonistes .
La révolution islamique de 1979 marque un second acte majeur. En renversant le Shah, l’ayatollah Khomeini ne se contente pas de changer de régime ; il réactive et radicalise la dimension messianique et expansionniste du chiisme safavide. Là où les Safavides avaient « nationalisé » le chiisme pour forger un État, Khomeini l’ »internationalise » pour exporter une révolution. La nouvelle Constitution instaure le Velayat-e Faqih (la tutelle du juriste-théologien), qui donne aux clercs un contrôle absolu sur l’État et proclame la vocation universelle de la révolution . L’objectif affiché est de libérer les musulmans, et en particulier les communautés chiites, de l’oppression et de l’influence américano-sioniste. Cet idéal se heurte rapidement à une double réalité :
– L’échec de l’union islamique : Khomeini appelle d’abord à l’unité de tous les musulmans. Mais cet appel n’a qu’un écho limité dans les populations sunnites, qui voient dans ce projet une tentative de mainmise iranienne .
– La consolidation de l’axe chiite : Face à cet échec, Téhéran se recentre sur un « axe de la résistance » à base confessionnelle. Le modèle libanais du Hezbollah (créé en 1982) devient le prototype à reproduire : une communauté chiite locale, encadrée, financée et armée par les Gardiens de la Révolution (IRGC) pour servir les intérêts stratégiques de l’Iran .
Dès lors, la politique étrangère de l’Iran se déploie sur deux registres, souvent contradictoires, mais toujours au service de ce que les experts appellent la « géopolitique chiite » . L’Iran mène une politique à double niveau. D’un côté, le gouvernement élu maintient des relations diplomatiques normales, parfois très pragmatiques, avec des pays non-musulmans (Chine, Inde, Russie) ou même chrétiens (Arménie), démontrant que l’idéologie n’est pas le seul moteur . De l’autre côté, les Gardiens de la Révolution tissent une toile clandestine de milices et de proxies (Houthis au Yémen, Kataëb Hezbollah en Irak, milices chiites afghanes et pakistanaises) dont la mission est d’étendre l’influence iranienne et de déstabiliser les adversaires régionaux . Cette dichotomie permet à Téhéran de gérer une « bonne conscience » diplomatique tout en poursuivant une realpolitik agressive.
Trois événements majeurs ont permis à l’Iran de concrétiser ses ambitions et de cristalliser l’hostilité sunnite :
– 2003 (chute de Saddam Hussein) : Pour la première fois depuis des siècles, un État arabe majeur (l’Irak) bascule sous la coupe d’un gouvernement dominé par des chiites proches de Téhéran .
– 2011 (les printemps arabes) : L’Iran utilise les soulèvements pour étendre son influence, mais de manière sélective. Elle soutient les manifestations à Bahreïn (où vit une majorité chiite réprimée par une monarchie sunnite) mais les combats farouchement en Syrie pour sauver son seul allié arabe, Bachar al-Assad .
– 2014 (l’émergence de Daech) : La lutte contre l’État islamique légitime l’intervention des milices chiites irakiennes, les Forces de mobilisation populaires, qui deviennent un pilier de l’État et un relais direct de l’influence de Téhéran .
Cette stratégie d’encerclement a profondément exacerbé les tensions. En s’imposant comme la protectrice des chiites, l’Iran est perçu par ses voisins sunnites (Arabie saoudite, Turquie, Émirats) comme une puissance révisionniste cherchant à bouleverser l’ordre régional. Les conflits par procuration au Yémen, en Syrie et en Irak sont les symptômes de cette rivalité hégémonique où le sectarisme devient une arme géopolitique. Le « croissant chiite » théorisé par le roi Abdallah II de Jordanie est devenu une réalité stratégique que Riyad et ses alliés cherchent à endiguer par tous les moyens.
L’histoire est pleine d’ironie. En 2026, la donne géopolitique a connu un nouveau bouleversement. Face à la menace d’une frappe américano-israélienne visant à instaurer un « nouvel Iran », des puissances sunnites comme l’Arabie saoudite, la Turquie ou le Qatar ont temporairement mis de côté leur hostilité confessionnelle pour s’aligner diplomatiquement avec Téhéran . Cet alignement tactique prouve, si besoin était, que si la fracture chiite-sunnite reste un moteur profond des hostilités, les intérêts d’État et l’équilibre des puissances priment souvent sur les considérations théologiques. Il n’efface pas pour autant des siècles d’histoire où l’Iran, transformé de force en « île chiite », n’a eu de cesse de naviguer entre le réflexe identitaire de protection de ses coreligionnaires et l’ambition impériale de projeter sa puissance au-delà de ses frontières. La transformation de l’Iran sunnite en centre du chiisme n’est donc pas une simple anecdote historique. C’est le socle sur lequel s’est construite une identité nationale, et le carburant d’une politique régionale qui, depuis cinq siècles, oscille entre la quête de légitimité et la tentation de l’hégémonie.
