Par Marco Baratto, politologue
La candidature de Juliana Amato Lumumba à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie s’inscrit dans une séquence politique et culturelle plus vaste, qui dépasse largement le cadre d’une simple compétition institutionnelle. Elle intervient à un moment où Paris redevient, symboliquement et stratégiquement, un carrefour majeur des dialogues entre l’Afrique, le monde arabe et l’espace francophone. La récente nomination d’Anne-Claire Legendre à la présidence de l’Institut du monde arabe (IMA) illustre cette recomposition des équilibres culturels et diplomatiques.
L’Institut du monde arabe, fondé en 1980 par la France et plusieurs États arabes, n’est pas seulement un centre culturel. Il constitue un espace de diplomatie intellectuelle, un lieu où se croisent les imaginaires, les récits historiques et les ambitions politiques du Sud et du Nord. À travers ses expositions, ses colloques et ses initiatives éducatives, l’IMA façonne une vision du dialogue euro-arabe qui dépasse les tensions conjoncturelles. La désignation d’Anne-Claire Legendre, diplomate rompue aux enjeux internationaux, marque une volonté de renforcer cette dimension stratégique dans un contexte géopolitique en mutation.
C’est dans ce paysage que prend tout son sens la candidature de la fille de Patrice Lumumba. Figure fondatrice de l’indépendance congolaise, Lumumba incarna en 1960 l’espoir d’un panafricanisme souverain, affranchi des tutelles coloniales et capable de dialoguer d’égal à égal avec les autres régions du monde. Son célèbre discours du 30 juin 1960, prononcé lors de la proclamation de l’indépendance de la République démocratique du Congo, demeure l’un des textes les plus puissants de la mémoire politique africaine. Il y affirmait la dignité retrouvée d’un peuple et la nécessité d’un partenariat international fondé sur le respect mutuel. Plus de soixante ans plus tard, sa fille porte, à sa manière, une ambition comparable : repositionner l’Afrique centrale au cœur du projet francophone. L’Organisation internationale de la Francophonie n’est plus seulement un espace linguistique ; elle est devenue un acteur diplomatique, économique et culturel qui rassemble des États aux trajectoires très diverses. Dans cet ensemble hétérogène, la question de la représentation africaine est centrale. L’Afrique constitue le principal vivier démographique de la langue française et le continent où son expansion est la plus dynamique. Pourtant, la gouvernance des institutions francophones a souvent été perçue comme déséquilibrée.
Le parallèle entre la dynamique actuelle de l’IMA et la candidature de Juliana Amato Lumumba met en lumière un phénomène plus large : la redéfinition des espaces postcoloniaux. Paris, ancienne métropole impériale, se transforme progressivement en plateforme de dialogue où les anciennes colonies cherchent à affirmer une parole autonome. L’Afrique et le monde arabe, longtemps envisagés séparément dans les politiques culturelles européennes, se retrouvent aujourd’hui liés par des problématiques communes : jeunesse, migrations, développement durable, sécurité régionale, affirmation identitaire. Dans ce contexte, la francophonie peut devenir un trait d’union stratégique. Elle relie l’Afrique subsaharienne, le Maghreb, le Moyen-Orient et l’Europe autour d’une langue partagée, mais aussi d’une histoire complexe. L’IMA, de son côté, travaille à déconstruire les stéréotypes et à promouvoir une lecture plurielle des sociétés arabes contemporaines. Ces deux espaces institutionnels – l’OIF et l’Institut du monde arabe – participent ainsi à une même ambition : structurer un dialogue Sud-Nord qui ne soit plus asymétrique. La candidature de Juliana Amato Lumumba s’inscrit donc dans un moment où l’Afrique revendique une place accrue dans la gouvernance culturelle internationale. Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu symbolique. La maîtrise des institutions culturelles implique une capacité d’orientation des priorités : soutien à la création artistique africaine, valorisation des langues nationales au sein de la francophonie, promotion d’une mémoire historique décentrée. En cela, la référence à Lumumba n’est pas qu’un héritage familial ; elle constitue un marqueur politique.
En 1960, Lumumba multiplie les déplacements diplomatiques pour consolider la jeune indépendance congolaise, tissant des liens avec les pays du Maghreb et au-delà. Cette ouverture vers le monde arabe témoignait déjà d’une vision panafricaine élargie, consciente des convergences historiques entre les peuples africains, qu’ils soient subsahariens ou nord-africains. Aujourd’hui, la scène parisienne offre un espace où ces convergences peuvent être repensées à travers la culture et la diplomatie institutionnelle. Le monde multipolaire qui se dessine renforce cette nécessité. Face à la montée en puissance de nouvelles puissances globales et aux recompositions régionales, l’Afrique cherche à parler d’une voix plus forte. La francophonie, si elle parvient à se réinventer, peut devenir un levier d’influence collective. L’Institut du monde arabe, quant à lui, peut servir de pont intellectuel et artistique entre ces différentes aires culturelles. Ainsi, la candidature de Juliana Amato Lumumba dépasse le cadre d’une élection interne à une organisation internationale. Elle s’inscrit dans une dynamique historique où la mémoire, la culture et la diplomatie se rejoignent. À Paris, entre les murs de l’Institut du monde arabe et les institutions de la francophonie, se joue une part de cette recomposition. Raviver l’esprit d’indépendance et de solidarité qui animait Patrice Lumumba en 1960, c’est affirmer que l’Afrique n’est plus seulement un espace d’influence, mais un acteur central de la gouvernance culturelle mondiale.
