Par Zakia laaroussi, Paris
Dans une époque saturée de discours, il est des gestes qui parlent plus fort que mille déclarations. À Harnes, petite commune du nord de la France, ce n’est pas une réforme spectaculaire ni une décision budgétaire qui fait débat, mais une absence. Celle de deux drapeaux – européen et ukrainien – retirés du fronton de la mairie, ne laissant flotter que l’emblème tricolore. Un acte apparemment simple. Presque banal. Et pourtant, profondément politique.
Un drapeau n’est jamais un simple morceau de tissu. Il est une projection d’identité, d’appartenance, parfois de loyauté. En retirant le drapeau de l’Union européenne et celui de l’Ukraine, le nouveau maire issu du Rassemblement national ne modifie pas seulement l’esthétique d’un bâtiment public – il définit un cadre symbolique. Mais que signifie réellement ce geste ? Est-ce un retour assumé à une souveraineté stricte, où la nation se suffit à elle-même ? Ou bien une mise à distance – plus subtile – d’engagements perçus comme imposés, extérieurs, voire contraignants ?
Le maire invoque un argument rarement mobilisé dans ce type de décision locale : le référendum de 2005, où une majorité de Français avait rejeté le traité constitutionnel européen. En réactivant ce souvenir, il ne parle pas seulement d’Europe – il parle d’une fracture démocratique non résolue. Car au fond, la question posée est dérangeante : Les symboles européens ont-ils encore une légitimité populaire uniforme, ou sont-ils devenus, dans certains territoires, les marqueurs d’un désaccord silencieux ?
Plus encore, la disparition du drapeau ukrainien ouvre un autre champ d’interrogation. Depuis le début du conflit avec la Russie, afficher ce drapeau est devenu, dans de nombreuses villes européennes, un signe de solidarité politique et morale. Mais cette solidarité est-elle consensuelle ? En retirant ce symbole, la municipalité exprime-t-elle une neutralité revendiquée ? Une lassitude face à une guerre perçue comme lointaine ? Ou une critique implicite de l’alignement diplomatique occidental ? Autrement dit : ce geste traduit-il une indifférence… ou une contestation ?
Ce qui se joue à Harnes dépasse largement ses 12 000 habitants. La commune devient un miroir miniature des tensions françaises contemporaines : entre ouverture et repli, entre intégration européenne et affirmation nationale, entre solidarité internationale et priorité domestique. D’un côté, une vision du monde fondée sur l’interdépendance, la coopération et les alliances. De l’autre, une aspiration à la maîtrise, à la proximité, à une forme de recentrage identitaire. Mais faut-il vraiment opposer ces deux visions ? Ou bien assistons-nous à l’émergence d’un nouvel équilibre encore mal formulé ? Le vrai débat : qui décide des symboles ?
Au fond, la question la plus troublante n’est peut-être pas celle du geste lui-même, mais de sa légitimité. Un maire peut-il définir seul les symboles visibles de la collectivité ? Ces symboles doivent-ils refléter une ligne politique… ou une pluralité citoyenne ? Et surtout : Un drapeau public appartient-il à ceux qui gouvernent, ou à ceux qui sont gouvernés ?
Il serait facile de réduire cet épisode à une polémique locale, à une simple posture idéologique. Ce serait une erreur. Car dans un monde où les fractures politiques passent de plus en plus par les représentations et les symboles, chaque geste compte. Et parfois, ce sont les silences – ou les absences – qui en disent le plus. À Harnes, deux drapeaux ont disparu. Mais ce qui apparaît, en creux, est peut-être bien plus vaste : une interrogation profonde sur ce que signifie aujourd’hui « faire nation » dans une France traversée par le doute, la mémoire… et le désir de redéfinition.
