Iran: hostilité internationale et islamique?

par Zakia Laaroussi

L’information, rapportée par le New York Times et reprise par la presse mondiale, a frappé les esprits : le guide suprême iranien, Ali Khamenei, aurait été tué dans une frappe coordonnée par les États-Unis et Israël au cœur de Téhéran . Cet événement, survenu le 28 février 2026, agit comme un révélateur . Il cristallise des décennies de tensions et pose une question centrale : comment l’Iran, pivot de la résistance anti-occidentale, s’est-il retrouvé si isolé sur la scène internationale et si vivement contesté au sein du monde musulman ? Loin d’être le fruit d’une conjoncture passagère, l’hostilité actuelle est le résultat de strates historiques, idéologiques et géopolitiques. Pour comprendre pourquoi Téhéran fait face à une coalition d’adversaires, il faut analyser la nature de son projet révolutionnaire, l’évolution des équilibres régionaux et la perception de sa stratégie par ses voisins. Voici les cinq dimensions clés de cette fracture.

1. L’héritage de 1979 : un logiciel révolutionnaire source de confrontation

L’ADN de la politique étrangère iranienne a été façonné par la révolution islamique de 1979. En renversant le Chah, allié  fidèle des États-Unis, le nouveau régime de l’ayatollah Khomeini a institué un principe fondateur : l’exportation de la révolution et la rupture avec l’ordre occidental . Dès lors, Téhéran ne s’est pas contenté de défendre ses frontières ; il s’est posé en modèle pour les « opprimés » (mostazafin) du monde entier, en particulier contre Israël, qualifié d’ »entité sioniste ». Ce logiciel idéologique a immédiatement placé l’Iran en opposition structurelle avec les puissances établies. La prise d’otages de l’ambassade américaine la même année a scellé une méfiance mutuelle qui dure depuis près d’un demi-siècle. Pour l’historien Bernard Hourcade, spécialiste de l’Iran, ce positionnement a longtemps été perçu à Téhéran comme une source de dignité et d’indépendance, mais il a aussi conduit à un « isolement économique et à des crises récurrentes » .

2. Le « croissant chiite » : un projet hégémonique perçu comme une menace existentielle

Au-delà du discours, la stratégie concrète de Téhéran inquiète. Profitant du vide laissé par l’intervention américaine en Irak en 2003, puis de l’affaiblissement des États arabes lors des « Printemps arabes », l’Iran a méthodiquement construit un arc d’influence allant de Téhéran à la Méditerranée. Ce réseau, baptisé « axe de la résistance », s’appuie sur des alliances solides avec des acteurs non-étatiques : le Hezbollah au Liban, des milices chiites en Irak (les Hachd al-Chaabi), le régime de Bachar al-Assad en Syrie, et les Houthis au Yémen. Comme le rapporte une analyse de RFI, cette architecture de proxys, pensée pour offrir une profondeur stratégique à bas coût, a fini par « entraîner l’Iran dans des confrontations répétées avec des armées bien plus puissantes » . Pour les monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Émirats arabes unis), cette ingérence est intolérable. Ryad voit dans le soutien de Téhéran aux Houthis, qui menacent sa frontière sud, une agression directe. Le conflit syrien a également cristallisé les lignes de fracture : l’Iran a soutenu militairement le régime alaouite de Damas, s’opposant à la majorité sunnite des rebelles, soutenus par la Turquie et les pétromonarchies .

3. Le facteur confessionnel : la dimension sunnite-chiite du conflit

Il serait réducteur de n’expliquer le contentieux que par la géopolitique. La dimension théologique est un multiplicateur de tensions. La République islamique d’Iran est le chef de file du chiisme duodécimain, tandis que la majorité des pays musulmans, à commencer par ses voisins arabes, sont de confession sunnite. Cette dimension n’était pas centrale au début de la révolution, mais elle a été exacerbée par les conflits régionaux. La guerre Iran-Irak (1980-1988) avait déjà une dimension identitaire, l’Irak sunnite de Saddam Hussein faisant office de rempart contre l’Iran chiite. Aujourd’hui, le discours des chefs religieux saoudiens ou égyptiens, relayé par des médias panarabes, alimente l’idée d’un « péril perse » et chiite. Cette lecture confessionnelle des conflits (Irak, Syrie, Yémen) a profondément érodé la légitimité de l’Iran dans l’opinion publique sunnite, même si Téhéran affirme que sa lutte est politique contre « l’arrogance mondiale » et non religieuse .

4. Le dossier nucléaire : l’épée de Damoclès sécuritaire

Le programme nucléaire iranien est le principal catalyseur de l’hostilité occidentale, et désormais régionale. Bien que Téhéran affirme son caractère pacifique, l’enrichissement de l’uranium à des niveaux proches de 60% (contre 90% nécessaire pour une arme) et les inspections entravées de l’AIEA alimentent les soupçons. L’échec du JCPOA (accord sur le nucléaire), dont les États-Unis de Donald Trump se sont retirés en 2018, a ouvert une ère de « pression maximale ». Selon une analyse du Jerusalem Post, Israël considère la menace des missiles balistiques iraniens, capables d’atteindre 5 000 kilomètres, comme aussi critique que la menace nucléaire elle-même . La crainte d’une prolifération nucléaire au Moyen-Orient pousse désormais des pays comme l’Arabie saoudite et la Turquie à envisager leurs propres programmes, accentuant la course aux armements. Les frappes attribuées à Israël en juin 2025 (lors de la « guerre des 12 jours ») et les récentes opérations de février 2026 visent explicitement à dégrader cette capacité, avec le soutien logistique et militaire américain . L’objectif affiché par Washington est de ramener l’Iran à la table des négociations pour un accord plus large et plus long qui engloberait non seulement le nucléaire, mais aussi le programme balistique et les activités régionales de l’Iran .

5. Le « reset » régional : un isolement diplomatique inédit

L’un des paradoxes de la situation actuelle est que l’Iran se retrouve plus isolé que jamais, même après avoir normalisé ses relations avec l’Arabie saoudite en 2023 sous l’égide de la Chine. Cet accord, salué comme une avancée, n’a pas survécu aux chocs suivants. La guerre à Gaza, déclenchée le 7 octobre 2023, a rebattu les cartes. L’axe Iran-Hezbollah-Hamas a été durement frappé par Israël. Au Liban, le Hezbollah a subi des pertes majeures. En Syrie, la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024 a privé Téhéran de son allié clé et de son pont terrestre vers la Méditerranée . Surtout, les frappes iraniennes de représailles fin février 2026 ont provoqué un sursaut d’unité chez ses voisins. En riposte à la mort présumée de Khamenei, Téhéran a visé des bases américaines et des zones civiles au Bahreïn, au Qatar, aux Émirats et au Koweït. La réaction des monarchies du Golfe a été immédiate. Les ministres des Affaires étrangères  du Conseil de coopération du Golfe (CCG) se sont réunis d’urgence et ont averti qu’ils pourraient prendre des « mesures militaires » pour protéger leur sécurité, condamnant des « attaques perfides » . Ce revirement est spectaculaire. Alors que ces pays entretenaient un dialogue avec Téhéran, l’atteinte à leur souveraineté les a rapprochés d’Israël et des États-Unis, formant de facto une coalition anti-iranienne élargie.

L’hostilité actuelle envers l’Iran est le produit d’une équation complexe : un projet révolutionnaire qui n’a pas su évoluer, une expansion régionale perçue comme impérialiste, un programme nucléaire anxiogène et une stratégie de confrontation avec les puissances établies. Aujourd’hui, Téhéran semble acculé. Les manifestations internes, la crise économique chronique (inflation supérieure à 40%, monnaie en chute libre) et l’effritement de ses alliances fragilisent le régime plus que jamais depuis 1979 . Comme le notait récemment un analyste d’Iran International, l’Iran fait face à un choix cornélien entre la poursuite d’une politique de confrontation aux conséquences imprévisibles, et l’acceptation d’une « capitulation stratégique » – soit des concessions majeures sur ses programmes nucléaire et balistique, et la fin de ses ingérences . L’histoire est cruelle avec ceux qui confondent rigidité idéologique et la force. La question qui demeure est de savoir si la République islamique peut opérer une mue comparable à l’acceptation par Khomeini de la « coupe de poison » en 1988 pour mettre fin à la guerre avec l’Irak. Ou si la région, prise dans une spirale d’escalade, se dirige vers une conflagration dont personne ne sortira indemne.

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