Iran : qui gouverne la République islamique ?

Par zakia laaroussi, Paris

La guerre, dans l’histoire des États, agit souvent comme un révélateur brutal. Elle dévoile les fragilités cachées, accélère les transitions de pouvoir et transforme les équilibres invisibles qui soutiennent les régimes politiques. L’Iran, déjà habitué aux turbulences de l’histoire, traverse aujourd’hui l’une de ces périodes charnières.

Depuis la disparition du guide suprême Ali Khamenei et l’accession de son fils Mojtaba Khamenei à la tête de l’État religieux, un phénomène intrigue les observateurs : le nouveau guide reste invisible. Derrière cette absence se dessine une question fondamentale, presque vertigineuse : qui dirige réellement l’Iran aujourd’hui ? Car dans la République islamique, le pouvoir ne se réduit jamais à un seul homme. Il s’organise plutôt comme une architecture complexe d’institutions religieuses, militaires et politiques, où les décisions émergent souvent d’équilibres internes plus que d’un commandement solitaire.

Dans les heures troubles que traverse le pays, plusieurs centres de pouvoir pourraient agir simultanément dans l’ombre.

1- Les Gardiens de la Révolution : l’État dans l’État

L’acteur le plus puissant demeure sans doute le Corps des Gardiens de la révolution islamique (Pasdaran). Créée après la Révolution iranienne de 1979, cette organisation n’est plus seulement une force militaire. Elle constitue aujourd’hui une puissance politico-économique tentaculaire :

– contrôle de secteurs industriels stratégiques

– influence sur la politique régionale

– réseaux économiques gigantesques

– poids déterminant dans la sécurité intérieure

Dans un contexte de guerre, leur rôle s’accroît naturellement. Beaucoup d’analystes estiment que le véritable centre de décision pourrait aujourd’hui se situer dans les états-majors des Pasdaran, plutôt que dans les institutions civiles.

2- Le clergé chiite : la légitimité religieuse

Mais la République islamique repose aussi sur un pilier spirituel. La légitimité ultime du régime provient de l’autorité religieuse héritée de Ruhollah Khomeini, fondateur de l’État théocratique. Le clergé de Qom, capitale intellectuelle du chiisme iranien, conserve une influence considérable. Dans les périodes d’incertitude, ces autorités religieuses peuvent jouer un rôle décisif :

– soutenir le nouveau guide

– arbitrer les conflits internes

– maintenir la cohésion idéologique du régime. Sans cette légitimité religieuse, le système politique iranien perdrait une partie essentielle de sa base.

3- Le président et l’appareil gouvernemental

Le pouvoir exécutif officiel, incarné par le président Massoud Pezeshkian, représente une autre pièce du puzzle. Cependant, dans la structure constitutionnelle iranienne, le président n’est pas le véritable détenteur de l’autorité stratégique. Son rôle dépend largement des orientations fixées par le guide suprême et par les institutions sécuritaires. Dans une situation de crise, il pourrait devenir soit un simple gestionnaire, soit au contraire un médiateur essentiel entre les différentes factions du pouvoir. Trois scénarios pour l’avenir du régime L’avenir de l’Iran dépendra de l’équilibre entre ces forces. Plusieurs trajectoires sont aujourd’hui envisageables.

3-1 La consolidation autoritaire

Dans ce premier scénario, le régime se resserre autour d’une alliance solide entre : le guide suprême, les Gardiens de la révolution et les élites religieuses. La guerre renforcerait alors la cohésion interne, transformant la crise en moment de consolidation nationale. Historiquement, de nombreux régimes ont survécu grâce à ce mécanisme : face à la menace extérieure, la société se rallie au pouvoir. Dans cette hypothèse, l’Iran pourrait sortir de la guerre plus centralisé et plus militarisé.

3-2 La transition interne du régime

Un deuxième scénario envisage une transformation progressive du système sans effondrement brutal. Le pouvoir pourrait évoluer vers une forme hybride, où les institutions militaires gagneraient davantage d’influence au détriment du clergé traditionnel. L’Iran deviendrait alors  moins théocratique et plus national-sécuritaire, tout en conservant l’ossature de la République islamique. Ce type de mutation s’est déjà produit dans l’histoire de certains régimes révolutionnaires.

3-3 La fracture et la déstabilisation

Le scénario le plus incertain reste celui d’une fragmentation interne. Si les rivalités entre factions politiques, religieuses et militaires s’intensifient, la guerre pourrait accélérer des tensions déjà présentes dans la société :

– difficultés économiques

– contestations politiques

– fractures générationnelles

Dans ce cas, l’Iran pourrait entrer dans une période de transition chaotique, marquée par une recomposition profonde du système politique. Cependant, l’histoire iranienne montre aussi la résilience remarquable de l’État face aux crises. Depuis plus de quarante ans, la République islamique a traversé :

– la guerre Iran-Irak

– des sanctions internationales massives

– des mouvements de protestation internes

Et pourtant, le système a survécu.

Cela tient à une caractéristique fondamentale : le régime iranien n’est pas un pouvoir individuel mais un réseau institutionnel dense, capable d’absorber les chocs. La situation actuelle révèle un paradoxe fascinant. Au moment où le monde scrute l’absence publique du nouveau guide suprême, la mécanique de l’État iranien continue de fonctionner. Car en Iran, le pouvoir n’est jamais totalement visible. Il circule à travers des structures profondes, historiques et idéologiques, forgées depuis la révolution. Ainsi, la véritable question n’est peut-être pas de savoir qui gouverne aujourd’hui, mais plutôt quelle coalition invisible maintient l’équilibre du pouvoir. Et c’est précisément dans cette zone d’ombre que se joue l’avenir de l’Iran.

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