Jean-Claude Dassier: dérive d’une parole

Par Zakia Laaroussi

C’est une phrase de quelques secondes, prononcée dans le brouhaha d’un plateau de télévision. Pourtant, sa résonance judiciaire et symbolique continue de faire écho, deux ans après les faits. La condamnation, le 10 février 2025, de l’éditorialiste Jean-Claude Dassier à 1 000 euros d’amende avec sursis pour « injure publique » n’est pas qu’une brève judiciaire de plus. Elle agit comme le révélateur acide d’un malaise français : celui de la banalisation d’une parole généraliste et stigmatisante sur les plateaux d’information en continu, et de la responsabilité, trop souvent éludée, des médias qui l’accueillent. Ce jour-là, sur CNews, en décembre 2022, on débat de la délinquance juvénile. Dans le désordre ambiant, Jean-Claude Dassier, 84 ans, ancien patron de LCI et de l’information de TF1, lâche : « Mais les musulmans, ils s’en foutent de la République. Ils ne savent même pas ce que le mot veut dire, enfin ! » En plateau, personne ne bronche. Pas une contradiction. Pas une nuance. Juste le silence, parfois plus assourdissant que l’injure elle-même . Pour le tribunal correctionnel de Paris, la formulation ne fait aucun doute. Elle constitue des « propos outrageants et méprisants venant rabaisser et jeter le discrédit sur toutes les personnes de confession musulmane » . En quelques mots, un homme, fort de sa légitimité médiatique, a effacé la diversité d’une communauté, nié la citoyenneté de millions de Français et installé dans le débat public une équivalence implicite entre délinquance et appartenance religieuse.

L’affaire Dassier dépasse la simple personne du chroniqueur. Elle pose une question centrale à nos démocraties médiatiques : où s’arrête la liberté de ton et où commence la responsabilité pénale, mais aussi morale, de la parole publique ? Son avocate l’a rappelé à l’audience : son client a reconnu une « erreur » et regretté une « généralisation abusive ». Mais cette notion de « généralisation » est au cœur du problème. Comme le soulignait déjà le sociologue Pierre Bourdieu, la télévision, par sa contrainte temporelle et sa recherche de l’audimat, pousse souvent à la « fast-think » qui fait l’économie de la complexité. Or, ce que la justice a sanctionné ici, ce n’est pas une opinion, mais le passage à l’acte d’une parole qui, sous couvert d’analyse, stigmatise. En déclarant que « les musulmans se foutent de la République », Dassier n’émet pas un jugement  politique discutable ; il transforme une fraction entière de la population en un bloc homogène et hostile. C’est le mécanisme même de l’injure raciste : essentialiser pour exclure.

L’attitude de CNews dans cette affaire est tout aussi symptomatique. La chaîne a dû, sous la pression, se désolidariser des propos. Sa journaliste Barbara Klein a rappelé que ces mots n’engageaient que leur auteur . Une mise à distance bien commode, mais qui interroge sur la responsabilité éditoriale. Comment une chaîne peut-elle affirmer n’avoir aucun compte à rendre sur des propos tenus en son sein, dans le feu d’un débat qu’elle a organisé et qu’elle maîtrise ? Le régulateur, l’Arcom, avait finalement renoncé à sanctionner la chaîne, se contentant d’un « avertissement pour l’avenir » . Un choix qui contraste avec les lourdes amendes infligées par le passé pour des dérapages similaires, et qui alimente le sentiment d’une impunité relative des grandes machines médiatiques. Pendant que la maison mère est épargnée, c’est le chroniqueur, seul, qui porte le chapeau.

L’ironie de l’histoire veut que Jean-Claude Dassier ne soit pas un novice. Cet homme a dirigé des rédactions. Il connaît le oids des mots. Plus encore, son parcours rappelle une époque où le journalisme français assumait une forme de « loyauté républicaine » qui confinait parfois à l’autocensure. En 2005, lors des émeutes des banlieues, il avait admis, depuis LCI, avoir minimisé les images de violences pour ne pas faire le jeu du Front national, déclarant : « Le journalisme ne se résume pas à allumer les caméras et à les laisser tourner. Il faut réfléchir à ce que l’on diffuse » . Vingt ans plus tard, la réflexion n’a pas eu lieu. Ou plutôt, elle a changé de camp. L’heure n’est plus à tempérer l’image pour protéger le pacte républicain, mais à décomplexer la parole, quitte à briser ce même pacte. Le passage de la figure du « patron de presse responsable » à celle du « chroniqueur provocateur » résume à lui seul la mutation d’un paysage audiovisuel où la quête d’audience et le choc des opinions priment sur la cohésion sociale.

Reste la sentence. 1 000 euros avec sursis, quelques milliers d’euros de dommages et intérêts à verser à la Licra et à l’Union des mosquées de France. Une peine que l’avocate de la Licra a jugée « non dissuasive pour une personne comme lui » . Le symbole, certes, est fort. La justice a parlé. Mais dans l’écosystème médiatique actuel, où la polémique est devenue une industrie, cette amende apparaît dérisoire. Elle ne réparera pas le sentiment d’humiliation ressenti par de nombreux citoyens français de confession musulmane. Elle ne réparera pas non plus la confiance abîmée entre une partie de la population et les médias. Elle a, en revanche, le mérite de tracer une ligne rouge : celle qui sépare la critique légitime d’une politique publique de la diffamation d’un peuple.

L’affaire Jean-Claude Dassier nous rappelle, à sa manière, que la République n’est pas une coquille vide. Elle est faite de règles, de droits et de devoirs, y compris celui de ne pas insulter l’autre. Et si les musulmans de France, comme tous les citoyens, ont le devoir de respecter la loi, ils ont aussi le droit, lorsque la loi est bafouée à leur encontre, de demander des comptes. Même quand l’injure est habillée du costume trois-pièces de l’homme de télévision.