Par Zakia Laaroussi, Docteure en civilisation
Il est des lieux que l’on croit connaître parce que l’on en maîtrise la chronologie administrative. On en exhume les actes notariés, on en rappelle les soutiens historiques, on en cartographie les influences. La Grande Mosquée de Paris, à cet égard, semble offrir une prise facile à l’investigation. On peut y lire une genèse algérienne, une empreinte marocaine, un cadre français. Chacun peut y trouver la part qui l’arrange, le chapitre qui justifie sa narration. Mais cette approche, pour légitime qu’elle soit sur le plan documentaire, manque l’essentiel : ce qui fait qu’une mosquée est une mosquée. Car une mosquée n’est pas un club. Elle n’est pas la prolongation architecturale d’une chancellerie, ni l’annexe pieuse d’une ambassade. Elle est, dans son essence, un espace de suspension des appartenances. Lorsque le fidèle se tient dans le rang, il abandonne son passeport à la porte. La prosternation collective est le geste même par lequel le croyant se dépouille de ses attributs sociaux pour ne plus être qu’une conscience tournée vers l’horizon du sens. Prétendre posséder une mosquée, au nom d’une nation, d’une communauté historique ou d’une administration, c’est donc commettre un contresens spirituel avant même de commettre une maladresse politique.
Les récentes prises de parole, venues d’horizons institutionnels divers, ont ravivé cette tension. Elles rappellent avec force le rôle fondateur de telle ou telle composante dans l’édification du lieu. Elles invoquent la mémoire des sacrifices, la légitimité du sang versé, la continuité d’une présence. Ces faits sont historiquement avérés, et nul ne songe à les nier. Mais la question qui se pose, avec une acuité nouvelle, est celle-ci : la légitimité historique donne-t-elle un droit de propriété symbolique ? Le fait d’avoir posé une pierre l ‘autorise-t-il à posséder le souffle qui l’anime ? Les juristes musulmans classiques, dans leur sagesse, avaient anticipé cette difficulté. Ils distinguaient soigneusement entre la gestion du bien (wilaya al-amwal) et l’autorité spirituelle (wilaya al-adyan). La première relève de l’administration humaine, nécessaire et contingente. La seconde échappe par principe à toute captation. C’est pourquoi le statut de waqf, qui régit théoriquement les lieux de culte en terre d’islam, institue une forme de propriété bloquée : le bien appartient à Dieu, et les hommes n’en sont que les dépositaires. Ils en assurent l’entretien, jamais ils n’en possèdent l’âme. Or, c’est précisément cette âme qui se trouve aujourd’hui convoitée sans être nommée. Derrière les querelles de calendrier, derrière les hésitations sur la date du ramadan ou la couleur des discours, se joue un affrontement plus profond : celui de la représentation légitime de l’islam de France. À qui appartient la voix qui s’élève du minaret ? Quel est le « nous » qui parle depuis la chaire ?
La tentation est grande, pour toute puissance publique – qu’elle soit française ou étrangère – de répondre à cette question par un contenu administratif. Le « nous » deviendrait alors celui d’une communauté nationale, d’une fédération d’associations, d’un conseil représentatif. Mais cette réponse, nécessaire sur le plan pratique, reste insuffisante sur le plan symbolique. Car le fidèle, dans sa prière, n’invoque ni un État ni une institution. Il invoque ce qui dépasse toute institution. L’histoire, ici, nous tend un miroir complexe. Il est vrai que la Mosquée de Paris est née dans un contexte où les puissances coloniales pensaient encore leurs rapports avec l’islam en termes de contrôle et d’influence. Il est vrai que le Maroc a offert ses artisans et son génie architectural, que l’Algérie a fourni le terreau humain et la mémoire combattante, que la France a apporté le cadre légal. Mais la vérité d’une naissance n’épuise jamais la vérité d’une vie. L’enfant devenu adulte ne saurait être réduit au récit que ses parents font de son enfance.
Aujourd’hui, la Mosquée de Paris est fréquentée par des musulmans de toutes origines. Le Maghrébin y côtoie l’Africain subsaharien, le converti français, l’étudiant turc ou syrien. Cette diversité n’est pas un accident de l’histoire ; elle est la conséquence logique de la vocation universelle de l’islam. Prétendre que ce lieu « appartient » à une composante particulière, c’est donc, sans le vouloir, dire à tous les autres qu’ils n’y sont que des invités. C’est transformer leur présence légitime en hospitalité consentie. C’est, en somme, contredire dans les faits ce que le rite affirme dans les gestes : l’égalité parfaite des fidèles devant Dieu. Les philosophes politiques de la tradition islamique avaient mesuré ce risque. Ibn Khaldoun voyait dans la asabiyya – la cohésion clanique ou nationale – le moteur des dynasties, mais aussi leur limite. Une dynastie qui gouverne exclusivement au nom de sa propre asabiyya finit par se couper de ceux qu’elle prétend diriger. Elle suscite des loyautés concurrentes, des fidélités souterraines, des mémoires rivales. Appliqué à la Mosquée, ce constat prend une résonance particulière. À force d’insister sur l’ancrage national, ne risque-t-on pas de fabriquer, en réaction, des contre-récits tout aussi exclusifs ?Al-Ghazali, de son côté, mettait en garde les hommes de religion contre une proximité trop grande avec le pouvoir, quel qu’il soit. Non par méfiance envers l’autorité politique, mais par souci de préserver la liberté intérieure du discours religieux. Lorsque la chaire devient tribune, lorsqu’elle ne parle plus qu’au nom d’une administration ou d’un État, elle perd sa capacité à parler au cœur de tous. Elle devient un instrument parmi d’autres dans la compétition des influences.
La question, aujourd’hui, n’est donc pas de savoir qui « possède » la Mosquée de Paris. La question est de savoir si ce lieu parviendra à incarner, pour tous les musulmans de France, un espace de rassemblement et non de différenciation. Saura-t-il faire entendre une voix qui ne soit ni celle d’un État étranger, ni celle d’une communauté particulière, mais celle d’une foi partagée ? Pourra-t-il être, comme le voulait la tradition des premiers temps, une maison ouverte à tous ceux que le souffle de la prière rassemble ?
Les réponses à ces interrogations ne se trouvent pas dans les archives, ni dans les comptes rendus de conseils d’administration. Elles se liront dans les regards des fidèles, le jour où ils entreront sous ces voûtes andalouses. Se sentiront-ils chez eux, ou simplement tolérés ? Reconnaîtront-ils dans le discours du prédicateur le langage de leur propre quête, ou n’entendront-ils que l’écho lointain d’une histoire qui n’est pas la leur ? La Mosquée de Paris est, à bien des égards, un test pour l’islam de France. Elle est le lieu où se joue la capacité de cette religion à penser son rapport à la fois à ses racines et à son avenir, à ses mémoires particulières et à son horizon universel. Entre le minaret qui s’élève et le micro qui amplifie, entre le geste de prière et le discours qui l’accompagne, c’est une certaine idée de l’islam qui se dessine. Souhaitons qu’elle soit à la hauteur de ce que ce lieu, par son histoire et par sa vocation, est en droit d’exiger : une maison pour tous ceux que le même appel réunit.
