La grève des enseignants : le cri silencieux

Alwarqae, Paris

Ce mardi, la France éducative retient son souffle. Dans les couloirs déserts des écoles primaires, des collèges et des lycées, là où résonne d’ordinaire le tumulte joyeux de l’apprentissage, ne règne que le silence pesant des certitudes ébranlées. Jusqu’à 30 % des enseignants du premier degré, selon les estimations du SNUipp-FSU, déposent les craies et ferment les cahiers. Derrière ce chiffre, qui masque une « disparité très disparate » selon les départements – de Paris aux Yvelines, de la Gironde à l’Aude – se joue bien plus qu’un simple conflit social. Il s’agit d’un rituel funèbre pour une promesse républicaine que l’on enterre par petites coupes budgétaires.

L’appel à la grève, lancé par une intersyndicale soudée, répond à une logique froide que les cabinets ministériels nomment pudiquement « rationalisation » et que le terrain nomme « démantèlement ». Les mots sont des armes. Derrière l’euphémisme de la « baisse des moyens globaux », il y a des classes qui ferment, des postes qui se volatilisent, et des salles où le nombre d’élèves franchit le seuil de l’indécence pédagogique.

La parole des syndicats, en ce début de semaine, est empreinte d’une lucidité amère. Aurélie Gagnier, secrétaire générale du SNUipp-FSU, évoque une « mobilisation » qu’elle peine à « avoir de la visibilité ». Cette difficulté à lire le mouvement est, en soi, un symptôme. Elle dit l’épuisement d’un corps enseignant que l’on a trop souvent traité comme une variable d’ajustement budgétaire, et qui aujourd’hui, hésite encore entre la résignation et la colère. Dans le second degré, où la déclaration de grève n’est pas obligatoire avant le jour J, Sophie Vénétitay, du Snes-FSU, prédit un « mouvement suivi » dans des académies comme Aix-Marseille. C’est  là que se niche la géographie de la misère symbolique : les mêmes territoires qui subissent les plus fortes inégalités sociales sont ceux où l’Éducation nationale, pourtant dernier rempart, plie sous le poids des amputations.

Derrière les revendications salariales – trop faibles, écrivent les pancartes – se cache une question philosophique obsédante : que vaut, dans une République, celui qui transmet ? L’enseignant, figure héritée des Lumières, a vu son prestige s’éroder au rythme de la financiarisation du monde. On lui demande d’être psychologue, éducateur, rempart face aux violences sociales, mais on lui retourne un salaire qui le classe durablement dans les professions en perte de vitesse. Ce mardi, la grève est un refus de cette schizophrénie collective : celle qui consiste à louer chaque jour la « mission sacrée » de l’école, tout en la privant des moyens de sa survie. La rue, ce mardi, sera le théâtre d’un paradoxe. On y verra des fonctionnaires réclamer non pas des privilèges, mais la simple possibilité d’exercer leur métier dans des conditions dignes. C’est là le propre des grands mouvements de l’Éducation nationale : ils ne sont jamais uniquement corporatistes. Ils touchent à l’essence de la cité.

Face à ce mouvement, le pouvoir exécutif joue une partition délicate. Il n’y a plus, dans les discours officiels, la grandiloquence des grandes réformes fondatrices. On gère, on ajuste, on « redéploie ». Ce verbe est la pierre angulaire d’une certaine modernité administrative : pour ne pas dire que l’on retire, on affirme que l’on déplace. Mais dans l’imaginaire des enseignants, cette novlangue administrative ne fait qu’accuser le sentiment d’un abandon. La philosophie politique sous-jacente à cette crise est celle du renoncement silencieux. L’école publique a cessé d’être un totem électoral intouchable pour devenir un poste de dépenses parmi d’autres. En abaissant la part du PIB consacrée à l’éducation, en fermant des classes là où les besoins sociaux sont les plus criants, l’État envoie un message terrifiant : la promesse républicaine de l’émancipation par le savoir n’est plus qu’une clause de style.

Ce mardi, les grévistes ne défilent pas seulement pour quelques euros de plus. Ils marchent pour rappeler que l’école est le dernier espace où le destin d’un enfant peut ne pas être déterminé par l’adresse de son code postal. Ils défilent contre l’idée que l’on puisse impunément réduire le service public à un centre de coût, et l’acte d’apprendre à une simple transaction. La société, souvent lasse des mouvements sociaux, ferait bien de tendre l’oreille. Car si les enseignants, ces « hussards noirs de la République » jadis célébrés par Péguy, se mettent en grève aujourd’hui, ce n’est pas par confort. C’est par nécessité vitale. C’est pour que demain, dans les classes encore debout, il y ait encore des adultes capables de dire aux enfants : « Vous pouvez devenir ce que vous voulez.». Tant que ce discours sera tenu dans des préfabriqués fissurés, par des professeurs à bout de souffle, le malaise demeurera. Ce mardi, la grève est le cri d’un corps qui refuse de rendre l’âme. Il appartient maintenant à la République de décider si elle veut encore, ou non, d’une école qui la fait vivre.

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