Parler d’un livre en s’appuyant uniquement sur un article critique est un exercice délicat, mais intellectuellement stimulant. L’ouvrage consacré à la situation de l’islam en France s’inscrit dans un contexte juridique et historique précis : celui de la séparation entre les Églises et l’État instaurée au début du XXᵉ siècle, dans le prolongement d’une tradition plus ancienne marquée par le gallicanisme et par le modèle napoléonien d’organisation des cultes. Cette continuité permet de mieux comprendre les débats actuels et invite à réfléchir sur l’expression même d’« islam français » plutôt que d’« islam en France ».
La loi de 1905 et l’organisation des cultes en France
La Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État constitue le fondement de la laïcité républicaine. Elle affirme la neutralité de l’État et garantit la liberté de conscience. Toutefois, elle a également instauré un régime spécifique concernant l’organisation matérielle des cultes.
En France, la majorité des églises construites avant 1905 – y compris les cathédrales – appartiennent aux communes ou à l’État. Les collectivités publiques possèdent ainsi plus de 40 000 édifices religieux et en assurent l’entretien, tandis que l’Église catholique en conserve l’usage pour la célébration du culte.
Cette situation, unique en Europe, montre que la séparation juridique n’exclut pas une forme d’encadrement institutionnel.Cette logique d’organisation s’enracine dans l’histoire. Le Consistoire central israélite de France, créé sous Napoléon, visait à structurer le judaïsme et à en faire un interlocuteur officiel de l’État.
Après 1905, il a perdu son statut public mais a continué à fonctionner comme association cultuelle, conservant un rôle central de coordination religieuse. De manière comparable, l’islam a été encouragé à se doter d’une instance représentative avec la création du Conseil français du culte musulman. L’intention était pragmatique : favoriser le dialogue institutionnel et garantir un cadre stable pour l’exercice du culte musulman.
Neutralité ou gestion des religions ?
Cependant, cette structuration soulève une question de fond : la neutralité de l’État consiste-t-elle seulement à s’abstenir d’intervenir, ou implique-t-elle aussi d’organiser les religions pour les rendre compatibles avec l’ordre public ?
Lorsque l’État favorise certaines formes de représentation, il participe indirectement à la définition des identités religieuses. La laïcité devient alors non seulement séparation, mais aussi gestion.
Le modèle italien : coopération et reconnaissance
La comparaison avec l’Italie met en évidence un autre modèle. Historiquement, l’Italie a adopté le système des « cultes admis » pour les confessions non catholiques et le concordat pour régir les relations avec l’Église catholique. Les accords du Latran, révisés en 1984, ont confirmé un principe de collaboration distincte. Contrairement à la France, environ 95 % des églises italiennes appartiennent à des entités ecclésiastiques dotées d’une personnalité juridique propre ; l’État ne possède qu’un nombre limité d’édifices. Les synagogues, de même, relèvent d’organismes communautaires autonomes.
Une différence linguistique révélatrice
Cette différence patrimoniale traduit une divergence plus profonde. En France, on parle volontiers d’« islam français », de « judaïsme français » ou de « catholicisme français », expressions qui suggèrent une intégration organique au cadre national. En Italie, il est préférable de parler d’« islam en Italie » ou de « judaïsme en Italie ». La nuance linguistique reflète un positionnement distinct : dans le premier cas, la religion semble modelée par la République ; dans le second, elle coexiste avec l’État dans une logique de reconnaissance pluraliste. Il est vrai que l’Italie connaît elle aussi des difficultés. L’islam n’y bénéficie pas encore d’une intesa générale comparable à celles conclues avec d’autres confessions.
Les débats politiques et institutionnels freinent l’élaboration d’un cadre définitif. Néanmoins, le système italien repose sur l’idée d’une « laïcité positive », où l’État reconnaît le rôle social des religions sans prétendre en orienter la structure interne.
Deux conceptions de la laïcité
À l’inverse, le modèle français, en cherchant à garantir la cohésion républicaine, peut donner l’impression d’un encadrement persistant. Le Consistoire, le Conseil français du culte musulman et la propriété publique massive des lieux de culte s’inscrivent dans une continuité historique qui rappelle le gallicanisme et l’intervention napoléonienne dans la sphère religieuse. La question se pose alors : ces dispositifs assurent-ils pleinement la liberté de culte, ou contribuent-ils à une redéfinition progressive des identités religieuses ?
La montée de l’indifférence religieuse en France ne saurait être attribuée uniquement à la laïcité institutionnelle, mais elle interroge sur la capacité du système à maintenir un pluralisme vivant.
L’Italie connaît également la sécularisation, mais son cadre juridique semble permettre une expression plus autonome des traditions religieuses.
En définitive, le débat dépasse la seule question de l’islam. Il concerne la conception même de la laïcité.
S’agit-il d’un principe garantissant la liberté dans la diversité, ou d’un modèle où les religions doivent s’adapter à une norme définie par l’État ?
Entre laïcité d’encadrement et laïcité de coopération, deux visions se confrontent.
Leur comparaison éclaire les choix possibles pour l’avenir du pluralisme religieux en Europe.
