Par Laârbi Aslimani
Abordée avec la distance analytique qu’exige la science politique autant qu’avec la finesse qu’impose la lecture diplomatique, la question de la succession à la tête du Rassemblement National des Indépendants ne peut être réduite à une simple mécanique statutaire ou à une recomposition interne ordinaire. Elle s’inscrit, bien au contraire, au cœur d’une ingénierie plus vaste des équilibres du pouvoir, des modes de représentation et des rapports subtils entre État, économie et champ partisan au Maroc. Depuis sa refondation méthodique au cours de la dernière décennie, le RNI a cessé d’être un parti parmi d’autres : il s’est mué en interface stratégique, en courroie de transmission sophistiquée entre les logiques de l’État, les intérêts économiques structurants et les attentes sociales canalisées. Dès lors, le choix de son leadership relève moins du jeu partisan que d’un arbitrage d’ordre systémique.
Dans ce cadre, la figure de Moulay Hafid Elalamy s’impose avec une densité particulière. Elle renvoie à l’archétype du grand commis de l’État, du technocrate aguerri, rompu aux équilibres délicats de la gouvernance et à la grammaire feutrée des cercles économiques internationaux. Son accession éventuelle à la présidence du parti serait
l’expression d’un choix clair : celui de la continuité, de la prévisibilité et de la rassurance. Sur le plan diplomatique, un tel scénario adresserait un message sans ambiguïté aux partenaires du Royaume : le Maroc, en cette séquence, privilégie la stabilité maîtrisée et l’évolution graduelle aux secousses politiques internes. Toutefois, cette force tranquille a son revers. Le capital mobilisateur d’Elalamy demeure limité, et son profil, plus gestionnaire que tribunicien, le prédispose davantage à l’administration des équilibres qu’à la conduite d’une bataille politique ou à la remobilisation des troupes partisanes.
À l’autre extrémité du spectre se déploie la figure de Fouzi Lekjaa, incarnation d’une logique radicalement différente : celle du pouvoir effectif, de la décision rapide et de l’efficacité sans fard. Lekjaa échappe aux catégories classiques de l’homme de parti. Il est un nœud de convergences où s’entrelacent finances publiques, ingénierie politique, sport comme vecteur de soft power et diplomatie d’influence. À l’intérieur du RNI, il possède la capacité rare d’imposer l’ordre, de reconfigurer les rapports de force et d’instaurer une discipline verticale en un temps record. À l’extérieur, il projette l’image d’un parti solidement adossé à une figure centrale de l’appareil étatique. Mais cette puissance même constitue sa zone de fragilité : le risque est grand de figer le RNI dans une image de parti excessivement consubstantiel à l’institution, amoindrissant ainsi sa crédibilité comme espace autonome de médiation politique. Dans un environnement régional et international de plus en plus scrutateur des formes de pluralisme et de représentativité, cette perception pourrait devenir un coût
diplomatique latent.
L’évocation de Nadia Fettah Alaoui ouvre, quant à elle, une autre grammaire politique, plus symbolique, mais non moins stratégique. Sa possible accession à la tête du parti porterait un faisceau de significations. Sur le plan interne, elle signalerait un renouvellement des élites et une rupture avec la reproduction masculine du pouvoir partisan. Sur le plan externe, elle s’inscrirait harmonieusement dans les récits globaux de modernité, de gouvernance inclusive et de promotion des femmes aux sommets décisionnels. Mais derrière l’éclat du symbole se dissimule une réalité plus âpre : diriger un parti de la stature du RNI exige une épaisseur organisationnelle, un réseau d’alliances internes et une maîtrise fine des équilibres, qui ne s’acquièrent ni par la compétence technocratique seule ni par la reconnaissance internationale, mais par une longue immersion dans les arcanes partisanes et l’accumulation patiente de loyautés.
En profondeur, ce sont donc trois conceptions concurrentes de la fonction partisane qui se dessinent :
Avec Elalamy, un parti conçu comme un espace de stabilité, de gestion rationnelle et de continuité institutionnelle ;
Avec Lekjaa, un parti reconfiguré en instrument de puissance, de décision et de contrôle ;
Avec Fettah Alaoui, un parti mis en scène comme vitrine de modernité et message symbolique adressé à l’extérieur.
Dès lors, il est hautement probable que le dénouement ne procède ni d’une rivalité de personnalités ni d’un arbitrage électif classique, mais d’un consensus implicite sur l’image
du RNI jugée la plus fonctionnelle pour la séquence politique à venir : celle de l’apaisement, celle de la maîtrise, ou celle du signal diplomatique.
En définitive, le nom du président importe moins que la fonction qu’il est appelé à incarner, et moins encore que le moment politique qui le convoque. C’est précisément là que réside l’essence de la politique lorsqu’elle se pratique comme un art de l’équilibre subtil et des ajustements silencieux, et non comme une simple compétition de visages ou d’ambitions déclarées.
Qui incarne la fonction du RNI ?
