la tradition spirituelle marocaine comme levier d’influence africaine

Youssef Kasmi Bakkali, Chercheur en géopolitique, sciences des religions et dynamiques interculturelles

La montée en puissance du Maroc sur la scène africaine ne s’explique plus seulement par ses investissements économiques, ses alliances stratégiques ou son retour remarqué au sein de l’Union africaine. Une dimension plus subtile, mais tout aussi structurante, s’impose désormais comme l’un des piliers de son influence : la diplomatie religieuse. Dans un continent où les enjeux spirituels, identitaires et sécuritaires sont profondément imbriqués, le Maroc a su convertir son héritage religieux en un instrument de soft power singulier, cohérent et reconnu. Cette stratégie, loin d’être improvisée, s’inscrit dans une vision de long terme qui combine stabilité interne, légitimité historique et capacité d’adaptation aux défis contemporains.

Le rôle du Roi Mohammed VI, en tant que Commandeur des croyants, constitue l’un des fondements de cette influence. Comme le rappelle Afrimag, ce statut confère au souverain une autorité religieuse unique dans le monde musulman sunnite, permettant au Maroc de promouvoir un islam enraciné dans la tradition malékite, marqué par la modération, la tolérance et l’équilibre. Cette légitimité, loin d’être symbolique, s’est traduite par la mise en place d’institutions religieuses modernisées, capables de répondre aux défis de la radicalisation et de l’extrémisme violent qui ont fragilisé plusieurs pays du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest.

L’Institut Mohammed VI de formation des imams, morchidines et morchidates, situé à Rabat, est devenu l’un des instruments les plus visibles de cette diplomatie. Selon Hespérides et la Fondation Konrad-Adenauer, il s’agit d’un centre de référence international, accueillant des étudiants venus du Mali, du Niger, du Nigeria, de Côte d’Ivoire, du Tchad, mais aussi d’Europe et d’Asie. Sa force réside dans une approche pédagogique hybride : enseignement théologique classique, formation à la citoyenneté, prévention de la radicalisation, compréhension des enjeux contemporains. Cette combinaison permet de former des leaders religieux capables d’accompagner les sociétés africaines dans leur quête de stabilité, tout en consolidant l’image du Maroc comme pôle spirituel crédible.

Cette diplomatie religieuse ne se limite pas à la formation. Elle s’inscrit dans une architecture plus large, que Hespress Français décrit comme un « investissement dans le capital symbolique » du Royaume, transformant les confréries soufies, l’héritage d’Al-Quaraouiyine et les institutions du culte en outils géopolitiques contemporains. Le Maroc mobilise ainsi un patrimoine spirituel pluriséculaire pour répondre à des enjeux très actuels : montée des extrémismes, fragmentation identitaire, instrumentalisation politique du religieux, vulnérabilité des jeunesses africaines face aux discours radicaux.

Dans un contexte où le Sahel est devenu l’un des épicentres mondiaux de l’insécurité, cette approche prend une dimension stratégique. Comme le souligne la revue Al Manara, la région est confrontée à une imbrication complexe entre crises politiques, conflits armés et radicalisation religieuse, rendant indispensable une diplomatie capable d’agir sur les imaginaires, les valeurs et les médiations sociales. Le Maroc, en proposant un modèle religieux stabilisateur, se positionne comme un acteur de paix dans un espace où les solutions strictement militaires ont montré leurs limites.

Cette influence s’exerce également à travers la Fondation Mohammed VI des Oulémas Africains, qui fédère des savants et leaders religieux de plus de 30 pays. Elle constitue un espace de coopération intellectuelle et spirituelle, favorisant l’émergence d’un discours religieux africain harmonisé, capable de contrer les narratifs extrémistes et de renforcer la cohésion sociale. Cette initiative, saluée par plusieurs observateurs africains, contribue à repositionner le Maroc comme un centre de gravité spirituel sur le continent.

La diplomatie religieuse marocaine agit aussi comme un levier de médiation. Oulemag rappelle que cette forme de diplomatie, bien que non officielle, est reconnue par les États et les organisations internationales pour son rôle dans la prévention des conflits et la promotion du dialogue interculturel. Dans des contextes marqués par la défiance envers les institutions politiques, les autorités religieuses disposent d’une capacité d’écoute et de mobilisation que les diplomaties classiques peinent parfois à atteindre. Le Maroc, en s’appuyant sur des figures religieuses respectées et sur une tradition spirituelle inclusive, parvient à occuper un espace de médiation que peu d’acteurs peuvent revendiquer.

Cette stratégie s’inscrit également dans une logique de coopération Sud–Sud. En renforçant les capacités religieuses des pays africains, le Maroc contribue à stabiliser son environnement régional tout en consolidant des alliances durables. Cette approche, fondée sur le partage de compétences plutôt que sur l’ingérence, renforce la crédibilité du Royaume et nourrit une image de partenaire fiable, respectueux et engagé.

Cependant, cette diplomatie n’est pas exempte de défis. Le rapport de la Fondation Konrad-Adenauer souligne que l’un des enjeux majeurs réside dans l’adaptation du modèle marocain aux nouvelles pratiques numériques des jeunesses africaines et diasporiques, qui consomment le religieux via les réseaux sociaux plutôt que par les canaux institutionnels. Pour maintenir son influence, le Maroc devra investir davantage dans les formats digitaux, les contenus courts et les plateformes interactives, afin de toucher les publics les plus vulnérables aux discours radicaux.

Malgré ces défis, la diplomatie religieuse marocaine apparaît aujourd’hui comme l’un des instruments les plus efficaces de son soft power. Elle articule tradition et modernité, spiritualité et géopolitique, coopération et prévention. Elle offre une alternative crédible aux modèles importés, souvent déconnectés des réalités africaines. Elle contribue à renforcer la stabilité régionale tout en consolidant la position du Maroc comme acteur incontournable du continent.

Dans un monde multipolaire où les influences se diversifient, le Maroc démontre qu’une puissance peut aussi se construire par la confiance, la transmission et la profondeur culturelle. Sa diplomatie religieuse, loin d’être un simple outil d’image, est devenue un vecteur de transformation, un espace de dialogue et un horizon de paix. Elle illustre la capacité d’un pays à mobiliser son héritage pour répondre aux défis du présent, tout en dessinant les contours d’une présence africaine durable, respectée et stratégique.

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