L’âge de la technique et la menace qui pèse sur la choséité du monde

Par Dr. Mhammed Tawae, Chercheur sur la question de la technique et la nécessité du poétique

Nous assistons chaque jour, souvent sans en mesurer la gravité ontologique, à une érosion silencieuse de la choséité des choses. Ce qui est en jeu n’est pas seulement la transformation technique du monde, mais une mutation plus radicale : celle du mode selon lequel le monde se laisse apparaître. Car le monde des choses n’est pas un simple ensemble d’objets disposés devant nous ; il est la texture même de la terre, la trame originaire où s’enracine l’habitation humaine. Dire que le « monde de la chose » est le monde terrestre, c’est reconnaître que le principe d’existence des choses coïncide avec celui de la nature elle-même. Les choses ne sont pas des entités neutres : elles portent le sens, confèrent la valeur, et insufflent à l’espace d’habitation cette densité sans laquelle la vie des mortels – et d’abord celle de l’homme – deviendrait inhabitable. Le système des choses est, en ce sens, le système du monde. Or cet ordre ontologique se trouve aujourd’hui menacé.

Martin Heidegger l’avait pressenti : le danger ne réside pas dans les machines elles-mêmes, mais dans le mode de dévoilement qu’impose la technique. Ce mode, que l’on peut nommer avec lui l’arraisonnement (Gestell), réduit la terre à un fonds disponible, à un réservoir de ressources exploitables. La nature est convoquée à comparaître devant le tribunal du calcul. Elle doit rendre compte de ses richesses, de ses raretés, et se soumettre à un programme d’exploitation globale. Dans cette configuration, la terre cesse d’être le sol d’une histoire habitée ; elle devient un stock. Les peuples qui y résident ne sont plus des gardiens d’un lieu, mais des gestionnaires d’un capital.

La langue de notre époque est désormais celle du numérique. Elle opère une conversion radicale : la nature et ses choses sont traduites en pur fonds informationnel. Leur consistance matérielle – leur poids, leur silence, leur opacité féconde – se dissout dans la fluidité des données. Le monde tangible devient ombre numérique dans l’espace du calcul. L’essence de la chose est ramenée à un signal, à une séquence codée, à une donnée susceptible d’être traitée, stockée, mobilisée à la demande. Ce n’est pas l’anéantissement de la matière, mais sa reconfiguration : elle subsiste sous forme de disponibilité algorithmique. L’homme lui-même est requis par cette logique ; il devient fonctionnaire du dispositif technique. Il oublie la mesure, la limite, et surtout la capacité d’écoute de cette écoute par laquelle la chose se donne dans la monstration, c’est-à-dire dans l’acte même de se montrer. La monstration est ici décisive : montrer, c’est laisser apparaître ce qui vient de soi. Mais l’homme moderne, fasciné par sa puissance de calcul, devient paradoxalement « monstre » au sens étymologique : celui qui montre sans laisser être, celui qui exhibe sans accueillir. Il force l’apparition au lieu de la recevoir.

Le monde contemporain parle ainsi un langage pythagoricien. Pythagore affirmait que le nombre est le principe des choses. Platon, dans son sillage, pensait que l’essence véritable réside dans l’ordre immuable des formes intelligibles, parentes du nombre. L’époque numérique radicalise cette intuition : le réel est désormais mesuré à l’aune de sa traductibilité en code. Ainsi, les choses cessent d’être des choses. Leur valeur n’est plus liée à leur présence dense, mais à la vitesse de leur traitement. Leur sens est subordonné à leur calculabilité. Ce déplacement obscurcit la possibilité même d’une habitation poétique du monde. Il ne s’agit pas de rejeter la technique : elle constitue notre époque, notre destin historique. Mais il est urgent de rouvrir l’accès à la choséité des choses dans leur langue originaire. Les choses ne doivent pas seulement apparaître comme objets de calcul, mais comme présences porteuses d’une mémoire…celle de la terre, du limon, de la trace.

Retrouver une cohérence de l’existence sur cette terre exige un geste spirituel : dire « non » à la réduction intégrale du réel à la donnée. Cela suppose une réouverture aux puissances de l’esprit – la poésie, l’art, la littérature, la pensée méditante – qui seules peuvent résister à la désertification numérique. Ces puissances parlent une langue autre : la langue de l’habitation. Une langue où la terre n’est pas un stock, mais un lieu ; où le silence n’est pas absence, mais profondeur ; où l’étonnement redevient source de sens. S’ouvrir au poétique, ce n’est pas fuir la technique, mais en déjouer l’hégémonie ontologique. C’est rappeler que le monde n’est pas d’abord calcul, mais apparition ; que l’être ne se réduit pas au nombre ; et que la dignité de l’homme réside moins dans sa capacité à maîtriser que dans son aptitude à laisser être.

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