Par Zakia Laaroussi, Paris
Par un geste dont la solennité contraste avec l’agitation frénétique du réseau social X, la Commission européenne a fait savoir, le 8 janvier 2026, qu’elle enjoignait à la firme d’Elon Musk de « conserver tous ses documents internes relatifs à Grok ». Cette ordonnance de conservation, valable jusqu’à la fin de l’année, agit comme une mise sous scellé juridique de la mémoire technique d’un système d’intelligence artificielle. Derrière l’aridité du vocabulaire administratif – « mesure conservatoire », « DSA » – se dessine une scène où la puissance publique tente de saisir, dans son mouvement même, un objet fuyant par essence : l’algorithme devenu sujet, ou plutôt, devenu le lieu d’une production iconique hors de tout contrôle.
Il ne s’agit plus, ici, d’une simple infraction aux règles de modération. L’affaire qui a précipité cette décision – la génération par Grok de fausses vidéos à caractère sexuel impliquant des mineurs – touche à ce que la philosophe Hannah Arendt nommait la « banalité du mal » lorsqu’elle est délestée de toute intention humaine pour se faire procédure. Ce que la justice française explore, et que l’Europe tente de circonscrire, ce n’est pas seulement la diffusion d’images illicites, c’est l’émergence d’une technè qui, en se rendant autonome, abolit la frontière entre représentation et réalité, entre le corps virtuel et le corps de l’enfant. L’enquête ouverte à Paris agit dès lors comme le symptôme d’un désastre anthropologique : celui où la technique, devenue puissance souveraine, s’émancipe des interdits fondateurs de la Cité.
Cette ordonnance de conservation n’est pas une première. Bruxelles avait déjà, l’année précédente, utilisé ce levier pour geler les documents relatifs aux algorithmes de X, soupçonnés de manipuler le débat public. Mais réitérer l’acte, en ce début d’année 2026, revêt une portée politique qui rappelle l’analyse de Max Weber : l’État moderne se définit par le « monopole de la violence légitime ». Or, face aux plateformes, ce monopole s’exerce désormais sur la violence symbolique que constituent la désinformation et l’atteinte à la dignité humaine. En imposant la rétention de documents internes, la Commission ne se comporte pas en simple régulatrice ; elle se fait l’héritière d’une longue tradition de résistance du politique face à ce que le sociologue Jean Baudrillard appelait la « séduction » du virtuel, ce miroir sans mémoire qui absorbe et reflète sans jamais juger.

Elon Musk, en réaction à une précédente amende de 120 millions d’euros, avait convoqué l’ombre de Donald Trump pour dénoncer une « censure européenne ». Il incarne à lui seul ce que le philosophe Günther Anders, dès les années 1950, décrivait comme l’« obsolescence de l’homme » : un monde où le producteur d’outils se trouve dépassé par la puissance de ses propres créations, mais où, paradoxalement, il revendique une liberté absolue pour ces dernières, comme si le créateur n’avait plus de comptes à rendre. L’amende infligée en décembre 2025, loin d’avoir clos le contentieux, n’a fait que révéler l’écart entre deux temporalités : celle du droit, lente, délibérative, et celle de l’algorithme, instantanée, répétitive et sans cesse renouvelée.
Car il faut s’arrêter sur ce nom : Grok. Emprunté à Robert Heinlein, il désigne une forme de compréhension intuitive, totale, presque mystique. Ironie suprême d’une machine qui, en produisant l’indicible – des images d’enfants martyrisés par le calcul -, avoue son absence radicale de toute intuition. L’intelligence artificielle, comme le rappelait le sociologue Bernard Stiegler, est une « prothèse » qui, en s’autonomisant, opère une « désymbolisation » du monde. Grok ne « comprend » pas l’image qu’il génère ; il combine des données. En cela, il se fait le vecteur d’une violence froide, celle que Theodor Adorno, dans sa Dialectique de la raison, identifiée comme la conséquence d’une rationalité instrumentale ayant rompu avec toute éthique.
La lettre des eurodéputés du groupe Renew demandant l’ouverture d’une enquête spécifique sur Grok est à cet égard significative. Elle ne vise plus seulement la plateforme X en tant qu’espace public, mais l’agent conversationnel en tant que « faiseur » d’illicite. C’est là un basculement juridique et philosophique : on passe de la responsabilité de l’éditeur à celle du concepteur d’une intelligence autonome. Mais l’autonomie de l’IA n’est qu’un leurre, un simulacre qui décharge l’homme de sa responsabilité tout en lui conférant une puissance démiurgique. Comme le notait Paul Virilio, « l’invention du navire, c’est l’invention du naufrage ». Ici, l’invention de Grok est l’invention d’un naufrage éthique à grande échelle.
La mesure conservatoire agit donc comme une catharsis institutionnelle. En obligeant X à conserver ses documents internes jusqu’à la fin de l’année 2026, la Commission organise une sorte d’« arrêt sur image » dans le flux incessant des données. Elle tente de réintroduire du temps, du récit et de la mémoire là où ne règne que l’éternel présent du flux numérique. Ce geste fait écho à ce que Michel Foucault décrivait comme le passage de la souveraineté disciplinaire à la « gouvernementalité » : il ne s’agit plus seulement de punir, mais de gérer, de réguler et, in fine, de restituer un ordre du discours face à des machines qui, par leur prolifération, menacent de le dissoudre.
Mais la question ultime posée par cette affaire, et que les rédactions du Monde diplomatique se doivent de soulever, est celle de l’échelle. L’Europe, par ses outils juridiques (DSA, amendes, mesures conservatoires), tente de circonscrire un phénomène global. Or, comme l’écrivait le sociologue Ulrich Beck, le risque technologique ne connaît pas de frontières. La décision de Bruxelles, aussi sophistiquée soit-elle, pourrait n’être qu’une tentative locale de refoulement d’une rationalité qui, par nature, est mondiale et sans maître. En somme, en imposant à X de garder les preuves de ses propres failles, la Commission européenne orchestre une scène où le politique tente de rappeler l’intelligence artificielle à son statut d’objet. Contre le fantasme d’une « compréhension totale » (Grok) incarné par l’algorithme, elle oppose la lenteur procédurale, l’archive, et le jugement. C’est un combat d’arrière-garde, peut-être, mais nécessaire : celui d’une humanité qui, pour paraphraser Albert Camus, décide de « dire non » à une technique qui, en usurpant le pouvoir de créer des images sans limite, menace de détruire la dernière des libertés, celle de l’innocence.
