le sacré, le désir et l’hypocrisie des corps

Par Zakia laaroussi, Paris

Il était une fois, dans les brumes paisibles de la Normandie, un homme de Dieu. Il portait la soutane, parlait au nom du Très-Haut et tenait entre ses mains le pain devenu chair. Mais un jour, le voile est tombé, révélant ce que l’ombre dissimulait : le père Bruno Thévenin a été frappé d’anathème, rayé à jamais du corps sacerdotal pour avoir profané ce qu’il y a de plus saint et perverti ce qu’il y a de plus vulnérable.

Cette affaire, mesdames et messieurs, dépasse le simple fait divers ecclésiastique. Elle nous renvoie, comme un miroir sans complaisance, à la question la plus ancienne et la plus brûlante de l’humanité : celle de l’homme face à ses propres abysses. Car qu’est-ce qu’un prêtre ? Un homme qui a choisi de tendre les bras vers le ciel, mais dont les pieds restent obstinément plantés dans la glaise. Un être de chair et de sang, habité par les mêmes pulsations, les mêmes désirs, les mêmes tourments que le commun des mortels. L’habit ecclésiastique n’est pas une armure contre soi-même ; il n’est qu’une étoffe.

L’illustre penseur Al-Ghazali, dans sa sagesse tranchante comme un rasoir, nous enseignait que l’homme porte en lui un bestiaire intérieur. Il y a en nous, disait-il, une part de chien, une part de porc, une part de démon. Le chien, c’est la rage qui sommeille. Le porc, c’est l’appétit vorace et insatiable, la concupiscence qui ne connaît pas de limite. Le démon, c’est l’intelligence mise au service de ces instincts pour les justifier, pour les parer des oripeaux de la vertu. Et chez certains, il y a aussi cette part de « harem », cette soif de possession de l’autre qui transforme l’être humain en objet de jouissance.

Le drame du prêtre Thévenin, et à travers lui celui de tant d’autres à travers les âges et les religions, n’est pas d’avoir eu ces parts d’ombre. Le drame, c’est que la fonction sacrée, au lieu de les illuminer, a servi à les nourrir dans l’obscurité la plus totale.

Voyez la mécanique perverse : le confessionnal, lieu de l’absolution, devient le théâtre de la prédation. La parole libératrice devient un filet pour capturer les âmes avant de salir les corps. La Sainte Eucharistie, mémorial du sacrifice suprême, est souillée par des mains qui ont trahi leur mission. C’est la « profanation » dans toute son horreur, non pas seulement d’un objet sacré, mais du sacré lui-même, de la confiance, de la foi. Mais alors, posons-nous la question qui fâche, avec toute la gravité qu’elle mérite : cette tragédie de l’âme est-elle inévitable ? L’exigence de perfection charnelle imposée à certains clercs ne fabrique-t-elle pas, à bas bruit, des monstres ?

L’histoire des religions est là pour en témoigner. Partout où l’on a tenté de nier le corps, le corps s’est vengé. Partout où l’on a érigé l’abstinence en absolu sans lui offrir les garde-fous d’une vie équilibrée, on a ouvert la porte aux déviances les plus sordides. Car l’homme n’est pas un ange déchu, il est un animal doué de raison. Vouloir tuer l’animal, c’est souvent rendre la raison folle. L’équilibre, la sagesse des nations, la phronesis grecque, nous invitent au contraire à la réconciliation.

Regardez d’autres traditions : dans le judaïsme, le rabbin est un époux et un père ; dans l’islam, le Prophète lui-même, modèle de perfection, a vécu pleinement sa vie d’homme. Le mariage n’y est pas une souillure, il est une moitié de la foi. Il est l’école de l’amour, de la patience, du renoncement quotidien. Il apprend à connaître l’autre, à respecter son mystère, à conjuguer le désir avec le respect. Comment un homme qui n’a jamais affronté l’épreuve de la vie conjugale, qui n’a jamais été confronté à la réalité crue d’un foyer, avec ses joies et ses compromis, peut-il prétendre guider les âmes dans les méandres de leurs propres passions ?

Ce n’est pas une question de dogme, c’est une question de  psychologie profonde. Le célibat consacré peut être un chemin de sainteté pour quelques élus, une grâce mystique. Mais érigé en loi générale pour tout un corps, il devient parfois une machine à broyer les hommes, transformant la pulsion naturelle en obsession, et l’obsession en passage à l’acte destructeur. Les sociétés musulmanes, chrétiennes ou juives n’ont pas été épargnées par ces dérives. Elles sont la preuve, hélas, que l’habit religieux ne change pas la nature de l’âme. Partout, l’hypocrisie peut prospérer là où la règle est trop rigide et le contrôle humain trop lâche.

Alors, que faire ? Revenons à l’essentiel. La seule chose qui puisse vraiment contenir la bête en nous, ce n’est pas l’interdit, c’est la sagesse. C’est cette lumière de l’intelligence et du cœur que les Grecs appelaient la sophia et que Ghazali nommait la prophétie intérieure. Une éducation de l’âme qui ne réprime pas, mais qui transfigure. Une voie qui ne nie pas le corps, mais qui l’élève en le reconnaissant.

L’affaire de Normandie nous hurle une vérité que nous voulons trop souvent ignorer : la sainteté ne consiste pas à être sans désir, mais à aimer d’un amour assez fort pour ordonner tous ses désirs. Et pour cela, il faut parfois accepter que le serviteur de Dieu soit aussi, pleinement et simplement, un homme parmi les hommes. Car c’est en acceptant notre humanité que nous nous donnons une chance d’atteindre, enfin, un peu de cette divine miséricorde.

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