Par zakia laarousi
Ce sont des horloges qui n’avancent pas. Dans la pénombre feutrée des bureaux de l’Insee, une aiguille grippée gratte le cadran des décennies sans jamais vouloir sonner l’heure de la justice. Le dernier relevé, craché par les entrailles de la statistique un matin de février 2026, a la froideur d’un diagnostic sans appel : l’écart salarial est toujours là. 21,8 %. C’est le poids du silence, le taux de plomb dans l’aile du rêve égalitaire. Les femmes, ces éternelles mineures du grand livre des comptes, touchent 22 060 euros quand les hommes emportent 28 220. Une différence de 6 160 euros. Une somme qui, mise bout à bout sur une vie, dessine la carte d’un territoire interdit : celui de l’indépendance absolue, de la retraite paisible, du simple luxe de ne pas avoir à compter. L’Insee, dans sa langue de bois chirurgicale, nous rassure : la réduction se poursuit. À un rythme proche de sa tendance sur longue période ». Autrement dit, le progrès avance avec la grâce d’un escargot asthmatique traversant une flaque de miel.

Faut-il voir dans cette bave luisante la signature d’un pacte social ? Les chiffres, comme les astres, ont leur propre poésie : 0,4 point de réduction sur un an. À ce rythme, disent les arpenteurs, il faudra 54 ans pour que le zéro absolu de l’inégalité soit atteint. Cinquante-quatre ans. Le temps pour une génération de naître, de vivre, de lutter et de mourir sans avoir connu la fin du voyage. Nous ne sommes plus dans l’histoire, nous sommes dans la géologie. L’inégalité est devenue une strate, une roche sédimentaire patiemment déposée par le ruissellement des bonnes consciences. Le mal, comme tous les bons crus, se bonifie avec l’âge. La philosophie nous enseigne que le temps est le grand révélateur. Ici, c’ est le grand amplificateur. Observez cette courbe : elle est la trajectoire d’une métamorphose à rebours, celle de la femme qui, en vieillissant, se transforme en ombre statistique. À moins de 25 ans, quand l’innocence du diplôme fait croire à un monde rationnel, l’écart n’est que de 3,2 %. Une broutille, une erreur d’arrondi dans le grand roman de la méritocratie. Mais les femmes, plus diplômées que les hommes, entrent plus tard sur le marché du travail. Elles arrivent avec leurs livres sous le bras, leurs savoirs accumulés, et l’on commence déjà, imperceptiblement, à les retarder.
Puis vient la vie. La trentaine, la maternité potentielle, cet arrêt sur image que l’on fait payer. La quarantaine, où l’expérience des hommes devient « vision », quand celle des femmes reste « bonne volonté ». Et l’on arrive à ce sommet de l’absurde : 60 ans et plus. L’écart flirte avec les 24,1 %. Le temps a fait son œuvre. Les femmes, qui avaient commencé leur course avec un léger handicap, franchissent la ligne d’arrivée de la vie active avec un boulet de 6 000 euros par an. C’est une forme de prélèvement à la source, non plus sur le revenu, mais sur la vie elle-même. C’est le temps qui se venge. Mais le génie du système, sa touche d’art, réside dans son invisibilité. Il ne s’agit pas (plus vraiment) de payer la même femme moins cher pour le même travail. Ce serait trop grossier, trop XIXe siècle. Non, l’art suprême est de faire en sorte qu’elle n’ait pas le même travail.
Les femmes représentent 42 % des postes en équivalent temps plein. Une belle proportion, un beau mirage. Mais elles n’occupent que 1 % des emplois les mieux rémunérés. 1 %. C’est la proportion d’étoiles filantes dans un ciel d’encre. Ce n’est plus une différence, c’est un effet de serre : un plafond de verre si épais qu’il en est devenu une voûte céleste. Le sociologue dirait « ségrégation professionnelle ». Traduisons : il y a les métiers à femmes (soins, éducation, service), ces vastes pouponnières de l’âme où le salaire est un doux euphémisme pour » vocation ». Et il y a les métiers à hommes (argent, pouvoir, décision), ces arènes où la valeur se mesure en chiffres. La valeur du travail des femmes, dit le communiqué des syndicats, est invisibilisée. Les classifications professionnelles, ces tables de la loi du monde du travail, ont été gravées avec un burin sexiste. Le « sale boulot » des unes est valorisé, le « travail de valeur égale » des autres est un concept juridique abstrait, une plaisanterie de la loi de 1972 que l’on ressort pour les commémorations.
Juin 2026. La directive européenne sur la transparence salariale doit être appliquée. Une date dans le calendrier. Un petit caillou blanc dans la mare aux grenouilles. On imagine déjà les comités, les chartes, les communicants en habits du dimanche venant expliquer que l’on va « sensibiliser », « prendre le problème à bras le corps », « initier une réflexion profonde ». Mais comment rendre visible ce qui est structurel ? Comment forcer la transparence d’une machine dont le principe même est l’opacité ? L’histoire ricane dans son coin. Elle se souvient des promesses de 1972. Elle regarde ces 0,4 point par an comme on observe la croissance d’un lichen sur une pierre tombale. L’écart se réduit, certes, mais avec la lenteur pathologique d’une société qui préfère ausculter ses maladies plutôt que de les guérir.
Alors, en attendant 2080, en attendant que les petites filles d’aujourd’hui soient de vieilles dames regardant peut-être, de leurs yeux fatigués, l’aiguille de l’horloge salariale franchir enfin le cap du zéro, nous pouvons méditer cette vérité absurde : en France, le temps, c’est de l’argent. Surtout celui des femmes, qui semble ne pas valoir grand-chose.
