Par Zakia Laaroussi, Paris
La propreté appartient aux discours, jamais aux conflits. Elle est une invention des narrateurs, une illusion que l’on plaque sur le chaos pour le rendre intelligible. La guerre, elle, est toujours impure : faite de calculs, de silences, de mensonges, de matières premières et de corps humains convertis en variables. Ce que nous appelons aujourd’hui « la guerre de l’Iran » n’est peut-être pas une guerre au sens classique. C’est une onde.
Une vibration géopolitique qui traverse les détroits, les marchés, les alliances, et surtout, les dépendances. Une guerre sans centre fixe, sans déclaration formelle, mais avec des conséquences très réelles. Une guerre qui ne dit pas son nom parce qu’elle en a plusieurs. Car au fond, il ne s’agit pas seulement d’un territoire, ni même d’un régime. Il s’agit d’une substance : le pétrole. Non pas comme ressource, mais comme structure invisible du monde contemporain. Le pétrole n’est pas ce que l’on extrait, c’est ce qui organise. C’ est la grammaire cachée des rapports de force.
Ainsi, cette guerre est moins une confrontation qu’une tension systémique. Elle révèle une vérité que les États refusent d’admettre : leur souveraineté est conditionnée. Les nations pétrolières ne sont pas seulement riches de leur sol, elles en sont prisonnières. Elles vivent dans une prospérité sous condition, suspendue à la stabilité d’un marché qu’elles ne contrôlent pas entièrement. Et c’est là que le drame se noue, car lorsque plusieurs puissances dépendent d’une même ressource, elles ne coexistent pas : elles s’épient, se contiennent, se fragilisent mutuellement.

Le pétrole, loin d’unir, divise. Il crée une interdépendance toxique où chacun redoute l’effondrement de l’autre, tout en le rendant possible. Nous assistons alors à une forme nouvelle de guerre : une guerre d’érosion. Pas une guerre qui détruit d’un coup, mais qui use lentement. Qui ne conquiert pas, mais qui fatigue. Qui ne déclare pas, mais qui s’installe. Dans cette guerre, le temps est une arme. L’incertitude, une stratégie. Et le marché, un champ de bataille. Les prix fluctuent, les routes maritimes tremblent, les alliances se reconfigurent. Mais derrière ces mouvements visibles, une question plus profonde demeure : combien de temps ce système peut-il tenir ?
Car une économie fondée sur une ressource finie produit nécessairement une politique de la fin. Elle génère des comportements de survie, des réflexes de prédation, des alliances opportunistes. Elle pousse les États à penser en termes de court terme, à sécuriser plutôt qu’à transformer. Et si cette guerre n’était pas seulement un conflit… mais le symptôme d’un modèle à bout de souffle ? Alors, une autre hypothèse apparaît, plus inquiétante encore : et si la véritable guerre n’était pas entre États, mais entre le présent et l’avenir ?
Les nations pétrolières sont prises dans une contradiction insoluble. Elles savent que le monde doit sortir du pétrole, mais leur puissance en dépend encore. Elles doivent préparer l’après, tout en survivant dans le présent. Cette tension les fragilise, les expose, les rend vulnérables à toute déstabilisation. Si cette guerre se prolonge, elle ne produira pas un vainqueur clair. Elle produira une usure généralisée. Une lente désagrégation des équilibres. Et surtout, un risque majeur : que les États dépendants du pétrole ne s’effondrent pas seuls, mais ensemble. Car l’effondrement, dans un monde interconnecté, n’est jamais isolé. Alors, que faire ?
Il faudrait penser la fin de cette guerre non pas comme une cessation des hostilités, mais comme une rupture conceptuelle. Sortir de la logique du pétrole comme centre du monde. Redéfinir la puissance autrement. Inventer une économie qui ne repose pas sur l’extraction, mais sur la transformation. Mais cela exige du courage politique. Et le courage est rare dans les systèmes qui profitent encore de ce qu’ils savent condamné.
Nous vivons une guerre sale, oui. Mais ce qui la rend plus inquiétante encore, c’est qu’elle est aussi une guerre aveugle. Elle avance sans vision claire de sa fin. Elle s’alimente de ce qu’elle détruit. Et elle pourrait, si rien ne change, ne pas finir, mais se dissoudre dans un état permanent de tension. Alors la vraie question n’est plus : qui gagnera ? Mais que restera-t-il, si personne ne décide d’arrêter ?
