Par Zakia Laaroussi, Paris
Il y a des images qui valent tous les discours. Celle qui se dessine ce lundi matin dans les aéroports américains en est une. Des agents de l’ICE – la police de l’immigration, celle qui traque, expulse, incarne la peur – postés aux portes d’embarquement, comme des vigiles silencieux d’un ordre qui vacille. Officiellement, il s’agit de « fluidifier les files ». Officieusement, c’est une mise en scène politique brutale, digne d’un théâtre où Donald Trump, en metteur en scène obsessionnel, transforme une crise budgétaire interne en spectacle sécuritaire. Mais derrière le rideau de fumée, une vérité plus profonde se dérobe.
Pourquoi toujours un ennemi extérieur ? Pourquoi, face à une paralysie qui vient du Congrès, d’un shutdown qui prive les agents de la TSA de leur salaire, la réponse est-elle d’habiller cette crise administrative d’un uniforme répressif ? Parce que chez Trump, l’ennemi n’est jamais le système. L’ennemi est toujours l’autre. L’étranger. Celui qui traverse. Celui qui menace, même quand il ne fait que passer par un aéroport pour prendre un vol domestique.
Le geste est magnifique d’ironie tragique. On déploie des hommes formés à la chasse aux sans-papiers pour surveiller des portes de sortie. On donne à la figure de la répression un visage d’assistance technique. Tom Homan, conseiller zélé, le dit lui-même : « Ils ne feront pas les rayons X, ils ne sont pas formés. » Alors que feront-ils ? Ils seront là. Présents. Visibles. Symbole. Leur seule fonction est d’incarner une promesse : celle que le désordre, quel qu’il soit, sera contenu par la poigne. Même si ce désordre est né d’un conflit politique que Trump lui-même entretient. Car c’est là que le bât blesse. Le taux d’absentéisme à la TSA atteint 40 % par endroits, non pas parce que les agents sont négligents, mais parce qu’ils ne sont pas payés. Ils doivent choisir entre acheter à manger et contrôler vos bagages.
Et face à cette dislocation sociale, la réponse n’est pas de payer les fonctionnaires, mais de militariser le décor. C’est le propre des régimes qui se savent fragiles : ils métabolisent toute crise en menace extérieure pour justifier un renforcement de l’autorité. Et nous, spectateurs du monde, nous assistons à ce ballet absurde. Trump parle d’un « accord pour que le pays soit de nouveau libre et sûr ». Mais quelle liberté reste-t-il quand l’État, faute de moyens, délègue à ses forces répressives la gestion de sa propre déliquescence ?
Les États-Unis, ce colosse aux pieds d’argile, inventent un nouveau genre de crise : une crise interne qu’on projette sur l’étranger, une grève silencieuse qu’on métamorphose en opération sécuritaire. les files d’attente. Elle est de comprendre pourquoi un pays, à chaque difficulté structurelle, convoque le mythe de l’invasion. Pourquoi l’économie vacille ? C’est la faute des immigrants. Pourquoi l’administration fédérale s’effondre sous le poids des blocages politiques ? Envoyons l’ICE. L’étranger devient une fonction organique du pouvoir : il est à la fois la cause imaginaire du mal et le prétexte permanent à sa propre répression.
Alors oui, que fait cet homme ? Trump joue une partition usée jusqu’à la corde, mais qu’il exécute avec une constance presque hypnotique. Il ne résout pas les crises, il les transpose. Il ne guérit pas le corps politique, il le saigne pour lui donner l’apparence de la vigueur. En déployant l’ICE dans les aéroports, il ne règle pas le shutdown, il le recouvre d’un uniforme. Il ne paie pas les agents de la TSA, il les remplace symboliquement par des hommes dont le métier est de traquer ceux qui n’ont pas de papiers. C’est une politique du simulacre.
Une politique où le geste compte plus que le résultat, où l’image de l’ordre suffit à masquer l’effondrement de l’administration. Et nous, à distance, nous voyons ce que cette mise en scène révèle : un empire qui, faute de pouvoir réparer ses propres fondations, préfère armer ses portes et suspecter le ciel. L’aéroport est un lieu de passage, un entre-deux. En y installant des agents de l’ICE, Trump transforme chaque voyageur en suspect potentiel, chaque file d’attente en mise en scène de la souveraineté blessée. Mais la véritable frontière n’est pas entre les États-Unis et le reste du monde. Elle est entre un système politique qui s’engorge de ses propres blocages et une population qu’on habitue à confondre sécurité et surveillance.
Alors que reste-t-il, sinon cette image ? Celle d’un pouvoir qui, faute de pouvoir nourrir ses propres fonctionnaires, les remplace par des policiers. Faute de pouvoir gouverner, théâtralise. Et nous, témoins de ce vertige, nous écrivons ces lignes en sachant que le drame n’est pas dans l’aéroport. Il est dans cette incapacité chronique à nommer le vrai problème : un système qui, pour survivre, a besoin de fabriquer sans cesse un dehors menaçant, quand le dedans, lui, se consume à petit feu. Et l’ICE, dans tout cela, n’est plus une police. C’est le dernier masque d’un empire qui ne sait plus se gouverner qu’en se regardant dans le miroir de ses propres peurs.
