L’Oriental marocain : région d’un riche patrimoine culturel matériel

Par la chercheuse et archéologue Nezha Boudouhou.

L’Oriental, à l’image de toutes les régions du Royaume du Maroc, se caractérise par une richesse patrimoniale exceptionnelle et d’une variété remarquable. Région de longue histoire, elle garde sur son sol, un patrimoine remarquable par sa diversité. Très nombreux sont les témoins matériels de ce passé humble. Certains sont fort connus. Les travaux de terrain, fouilles et prospections, ont permis de mettre au jour divers traces et monuments de grande valeur. Les études et les productions scientifiques issues de ces recherches ont révélé que la région a été l’objet de maintes pénétrations humaines et influences culturelles : au nord sur le monde méditerranéen ; au sud sur les cultures sahariennes ; et à toutes les invasions et cultures venant de l’est. Ces ouvertures en font un lieu de contact, de brassage, de passage et de rencontres de diverses populations qui ont marqué ses terres depuis la préhistoire.

La préhistoire du Maroc oriental a une place exceptionnelle, non seulement sur le plan régional ou national, mais également d’un point de vue international. Ici, les gisements préhistoriques ont livré des pièces uniques révélant l’ancienneté de la présence de l’Homme. Les progrès accomplis jusqu’à présent montrent l’importance de la région dans la préhistoire marocaine et les perspectives qu’elle ouvre pour de meilleures connaissances anthropologiques et culturelles.

L’homme préhistorique a trouvé dans ce territoire de l’Oriental marocain une terre de prédilection durant le Paléolithique et le Néolithique. Les fouilles effectuées dans la grotte de Taforalt ou celle du Rif Oriental, notamment à Ifri el Baroud, Ifri n’Ammar ou encore  Guenfouda près de Jerrada, ont livré un important outillage lithique et osseux d’une portée majeure exceptionnelle. Ces stations préhistoriques fouillées et étudiées confirment que l’Oriental est un foyer culturel glorieux du passé humain.

La grotte de Taforalt dite des Pigeons près de Berkane, au nord-ouest d’Oujda, est un site typique de la préhistoire nord-africaine. Elle est célèbre par sa nécropole ibéromaurusienne (+ de 180 squelettes) qui correspond à l’un des plus anciens faciès de cette civilisation en Afrique du Nord. Les fouilles nous ont révélé le plus vieux niveau atérien au Maroc avec des objets de parure (Nassarius gibbosulus) ocrés, considérés parmi les plus anciens au monde et qui remontent à 82.500 ans avant notre ère. D’autres outils lithiques, osseux, ornementaux, des pendentifs en pierre, etc. ont été également mis au jour. On y a fait récemment de nouvelles découvertes qui concernent des pratiques médicinales retrouvées dans un contexte archéologique bien précis datant de 15 000 ans. Elles viennent témoigner de la plus ancienne utilisation médicinale des plantes au monde. 

Les stations des gravures rupestres, localisées principalement dans la zone des Hauts-Plateaux, dans la partie méridionale, sont remarquables en leur genre. Elles montrent un paysage sous un autre aspect. Un aspect bien différent de celui d’aujourd’hui. Il témoigne d’un bouleversement progressif de l’environnement et des structures sociales. L’art rupestre a attiré tôt l’attention des spécialistes, tant par la diversité des sujets et des thèmes identifiés que par la qualité des images et des figures représentées. Il ne manque pas d’indices témoignant de l’existence d’animaux aujourd’hui disparus.

La période ultérieure, celle de la Protohistoire, période intermédiaire entre la fin de la préhistoire et les débuts de l’histoire, se caractérise au Maroc oriental par des changements patents. Elle correspond à une période marquée par l’apparition d’autres cultures, cultes, matériels, monuments mégalithiques et tumulaires, mode d’enterrement, rites, etc. qui sont absents de la période précédente.

Les découvertes archéologiques montrent une séparation chronologique bien distincte entre les périodes préhistoriques et protohistoriques. Surtout entre une population de chasseurs-cueilleurs de Taforalt, de Rafas, d’Ifri n’Amar que l’on peut comparer à celle des hommes cultivateurs, producteurs et bâtisseurs des monuments funéraires édifiés sur tout son territoire.

Le nombre inventorié de monuments funéraires (dolmens, tumuli et bazinas) témoigne non seulement de la richesse de la région en vestiges tumulaires et dolméniques, mais surtout de la particularité et de la distinction de la région par certains types qui ne sont pas répertoriés dans le catalogue général nord-africain. Une typologie qui n’existe nulle par ailleurs. Certains sont d’un type inédit qui ne se trouve pas dans les classifications des monuments funéraires inventoriés jusqu’à présent.

A cette période de la protohistoire est consacrée une publication récente intitulée : Maroc oriental, Monuments funéraires : dolmens et tumuli. Bilan des connaissances et nouvelles découvertes archéologiques, très révélatrice par son contenu et sa démarche, qui fait découvrir et revivre les richesses funéraires et porter un nouvel éclairage sur les catégories de vestiges. L’étude de l’ensemble des tumuli a permis en effet, d’identifier les caractères architecturaux et d’affiner les classifications morphologiques telles que  formes, orientations et structures annexes (antennes par exemple). Ce bilan, qui tend à évoluer au gré des découvertes nouvelles, confirme combien cette région a été ouverte aux différentes influences culturelles. Ces monuments funéraires témoignent d’une longue histoire sans paroles ni écriture durant laquelle des migrations successives sont venues se fondre.Les traces matérielles repérées jusqu’à présent par les recherches archéologiques en témoignent. Les régions d’Oujda, d’El Aïoun sidi Mellouk et de Guercif forment une véritable limite toujours franchissable, opposant un monde pastoral au sud à un monde sédentaire au nord.

Les périodes de civilisations historiques remontant aux époques phénicienne, carthaginoise et romaine, sont représentées par des sites majeurs qui confirment l’interaction de l’espace méditerranéen et celui de l’Oriental. Les traces matérielles incarnées par la présence de mobilier archéologique et le témoignage du bâti en attestent.

Pour ces périodes, l’occupation du territoire ne s’est pas effectuée d’une manière équitable entre le nord et le sud de la région. Les recherches archéologiques montrent que les rythmes des changements historiques n’ont pas été les mêmes.  La présence de mobilier archéologique de l’époque préromaine et romaine est attestée sur des sites de la bande méditerranéenne et principalement dans l’enclave de Melilla, l’ancienne cité Rusaddir. Cette cité occupe la position d’un site typique de l’Antiquité dans la région comme le démontrent les vestiges exhumés ces dernières années. En revanche, au sud, subsistent encore bien des questions. Au-delà de la région d’Oujda et de la chaîne des Horst, les traces archéologiques laissées par les Romains sont presque inexistantes.

Le Moyen-âge est aussi riche d’indications. Bien que la région ait été secouée par les événements historiques durant cette période ainsi que durant celle du post-médiéval, les traces archéologiques, reflets des évènements, apportent un témoignage sur les faits historiques qui nous permettent une meilleure connaissance du passé. Cette liste patrimoniale ne peut que s’enrichir avec l’apport de l’archéologie coloniale et industrielle.

Les faits historiques et les preuves matérielles montrent que l’Oriental est une terre de rencontres de différentes populations. Dans cet espace géographique du Maroc oriental on constate le mariage du substrat local et des cultures méditerranéennes, orientales venues de l’Est, et sahariennes, venues du sud. Ce rapport permanent, dû aux mobilités des hommes, a engendré une identité culturelle exceptionnelle, riche et bien spécifique. Cette identité se constate dans les trouvailles archéologiques qui se caractérisent par une variété qu’on ne trouve pas ailleurs.

Nos découvertes et trouvailles matérielles sont suffisamment parlantes et dégagent l’existence d’une histoire riche et variée largement ignorée, jusque-là du grand public au niveau national et international. Il nous reste maintenant à intégrer toutes ces richesses et informations dans la technologie numérique pour les rendre accessibles non seulement aux chercheurs avertis mais également au grand public. Cela passe par la mise en place de plateformes digitales sur lesquelles ce patrimoine matériel sera visible à des fins de recherches, culturelles ou récréatives. La carte archéologique de Oujda au 1/ 50 000e, première carte réalisée et publiée dans le cadre d’un projet des cartes archéologique, sera un des exemples parfaits.

Un simple regard sur la carte archéologique de toute la zone orientale, garnie des preuves matérielles de différentes époques recensées jusqu’à présent, nous confirme que la région dispose d’un patrimoine matériel remarquable, riche d’un potentiel archéologique de première importance qui nous révèlera encore bien des choses dans l’avenir. Nous faisons confiance aux travaux futurs très prometteurs pour apporter d’autres preuves qui enrichiront davantage nos cartes archéologiques de cette grande région. 

Carte Article L’Oriental marocain : région d’un riche patrimoine culturel matériel

9 thoughts on “L’Oriental marocain : région d’un riche patrimoine culturel matériel

  1. Cet article résume bien une grande partie des connaissances de cette enseignante chercheuse de l’université Mohamed 1er d’Oujda au Maroc.
    Qu’elle soit ici félicitée pour sa persévérance et sa très grande volonté à promouvoir l’archéologie au Maroc où tant de choses sont encore à découvrir. Surtout dans son respect de la déontologie de la profession. Bravo à Madame Boudouhou Nouzha que nous encourageons à poursuivre ses travaux.

    1. Cet article est du plus haut intérêt ; il synthétise avec brio les richesses archéologiques et patrimoniales de la région de l’Oriental. Mes félicitations à Mme Nouzha Boudouhou pour ses travaux, et tous mes vœux de réussite pour ses recherches futures.

    2. Excellent article, parfaitement documenté. L’autrice a parfaitement su retranscrire la complexité du sujet tout en ouvrant la voie à un domaine d’étude encore trop peu exploré.

  2. Des informations importantes témoignant d’un important cumul de connaissances., Le professeur Nezha est une référence majeure en archéologie dans la région de l’Est de maroc. J’ai eu l’honneur de me former à ses côtés, une expérience précieuse tant sur le plan scientifique qu’humain. »

  3. مقال يبرز مكانة المنطقة الشرقية في خريطة التراث المادي للمغرب بالتوفيق لأستاذة

    1. L’article de la docteure chercheuse et archéologue Nezha Boudouhou constitue une contribution scientifique solide mettant en évidence la valeur historique et scientifique du patrimoine culturel matériel de la région de l’Oriental marocain. À travers son approche archéologique, elle a réussi à révéler des vestiges matériels très anciens remontant à la préhistoire, ce qui confirme la profondeur de l’occupation humaine dans cette région et la richessede son potentiel archéologique. L’importance de ce travail réside également dans le fait qu’il ne se limite pas à la documentation, mais contribue à l’enrichissement des connaissances scientifiques sur cet espace et à sa revalorisation en tant que champ prometteur pour les recherches archéologiques, faisantainsi de cette contribution une réalisation digne de reconnaissance et de remerciement pour l’apport qualitatif qu’elle offre à la recherche scientifique dans le domaine du patrimoine.

  4. Toutes mes félicitations à Mme Nezha Boudouhou pour ce travail de synthèse magistral. Cet article met en lumière la richesse exceptionnelle du patrimoine de l’Oriental, trop souvent méconnu. Votre rigueur scientifique et votre passion pour l’archéologie honorent non seulement l’Université Mohamed 1er, mais aussi l’histoire du Maroc tout entier. Merci de donner une voix à ces pierres et à ce passé qui font notre identité.

  5. J’ai l’article de Madame Boudouhou avec une immense admiration. La clarté de votre analyse, la rigueur scientifique et la passion qui se dégagent de votre travail sont tout simplement remarquables. Votre maîtrise du domaine, alliée à une implication profonde et constante, force le respect et inspire profondément. En tant que Marocaine vivant à l’étranger, je ressens une grande fierté et une profonde reconnaissance face à la qualité et à la portée de votre contribution à l’archéologie. Merci pour ce partage précieux et pour l’excellence que vous incarnez.

  6. Félicitations professeure Nezha Boudouhou, comme toujours, vous êtes excellente ! Cet article est formidable, riche en informations sur le patrimoine archéologiques et matériel de la région orientale, qui nécessite plusieurs interventions pour sa préservation.

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