Macron, la tragique alchimie des crises

Zakia Laaroussi, Paris

Il y a, dans la politique française, une loi aussi cruelle que implacable, une sorte de « malheur des uns fait le bonheur des autres » que les Anciens appelaient déjà la ruse de l’histoire. Le chef de l’État, celui que l’on disait affaibli, que l’on voyait vacillant sur ses bases domestiques, renaît aujourd’hui des cendres du Moyen-Orient. L’Ifop nous l’apprend ce dimanche, avec la froide précision des chiffres : la popularité d’Emmanuel Macron « monte en flèche ». Comme si le feu qui embrase le détroit d’Ormuz, les bombes qui pleuvaient sur l’Iran, le sang versé au Liban, tout ce théâtre tragique du monde lui offrait soudain un second souffle.

Sébastien Lecornu, son ministre des Armées, suit la même courbe ascendante. Le binôme de la guerre, ou plutôt de la « geste » guerrière, profite de l’angoisse des Français. Le prix de l’essence flambe, les corps des soldats tombés au loin pèsent dans le silence des Invalides, et pourtant, dans l’opinion, le chef de l’État se pavane, porté par ces eaux troubles. Faut-il y voir un regain de confiance ou une simple fuite en avant ? La question est philosophique avant d’être politique.

Machiavel, dans Le Prince, nous met en garde : « Rien ne fait plus d’honneur à un nouveau souverain que les lois nouvelles et les armes qu’il invente. Emmanuel Macron, en ces jours de mars 2026, ne propose pas de lois nouvelles, mais il déploie l’uniforme, il incarne la fonction suprême de garant des intérêts nationaux en temps de crise. Et cela suffit, dans l’esprit troublé des citoyens, à effacer provisoirement les fractures intérieures. C’est un vieux secret de la politique, un mécanisme presque archaïque, que Hegel, dans ses Principes de la philosophie du droit, éclaire avec une lucidité glaçante : « L’État, dans la tempête extérieure, retrouve sa substance intérieure. » La guerre, ou du moins son spectre, sa menace permanente, a cette vertu – ou cette perversité – de ressouder le corps social. Elle rappelle à l’individu qu’il appartient à une communauté, qu’au-dessus de ses intérêts particuliers, il existe une raison d’État

.Emmanuel Macron, qui, il y a encore quelques semaines, subissait la défiance des Français sur les questions de pouvoir d’achat, de réforme territoriale, de fatigue démocratique, semble soudain réinvesti d’une légitimité plus haute. La question de l’Iran, la menace du missile Khorramshahr-4 qui, dit-on, pourrait frapper l’Europe, tout cela recompose l’espace public. Le politique redevient protecteur. Le président redevient le père de la nation, pour reprendre la métaphore antique. Mais ce réenchantement a un prix. Et ce prix, c’est l’angoisse. C’est le carburant à 101 dollars le baril, ce sont les Casques bleus indonésiens tombés au Liban, ce sont les corps de jeunes soldats français qui rentrent en secret.

La popularité du chef de l’État se nourrit donc du malheur du monde. Elle prospère sur l’incertitude, sur la peur, sur cette vieille loi des sociétés primitives : en temps de guerre, on se range derrière le chef. Mais voilà : l’histoire est une tragédie qui ne connaît pas le confort des courbes linéaires. Si la popularité de Macron « monte en flèche » aujourd’hui, c’est aussi parce que la politique, dans sa temporalité démocratique, est une affaire de cycles. Or, la guerre ne suit pas le rythme des calendriers électoraux. Là réside le vertige du moment présent. Emmanuel Macron utilise la crise internationale comme tremplin, mais il risque de devenir prisonnier de ce qu’il a lui-même contribué à incarner. On peut citer ici le mot célèbre de Clemenceau, ce tigre qui savait les ambivalences du pouvoir : « La guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires. » On pourrait ajouter, aujourd’hui : la popularité est une chose trop  fragile pour reposer sur le feu du monde.

Les Français, qui plébiscitent en mars 2026 l’attitude de leur président face à la menace iranienne, seront-ils les mêmes en 2027, lorsque les factures d’énergie pèseront, lorsque les soldats morts auront un nom, lorsque la guerre, peut-être, se sera enlisée ? Rien n’est moins sûr. Platon, dans La République, rappelle que la faveur populaire est une ombre qui danse au fond de la caverne. Elle dépend de la lumière projetée par les événements. Quand ceux-ci changent, l’ombre s’évanouit. Il y a, dans cette situation, un risque majeur : celui du basculement de la tragédie vers la comédie. L’opinion publique, si elle applaudit aujourd’hui le président sur le théâtre international, pourrait demain le juger sur la manière dont il a utilisé cette scène à des fins domestiques. Or, la France est une vieille démocratie, dont les citoyens, malgré leurs faiblesses, ont le sens aigu de l’instrumentalisation.

Si l’on perçoit que la guerre en Iran, ou les crises au Moyen-Orient, servent avant tout à « remonter une cote » de popularité, alors la chute sera d’autant plus brutale. Montesquieu nous en avertit dans L’Esprit des lois : « Le succès de la plupart des choses dépend de savoir où on les mène. ». Car, au fond, que reste-t-il de cette popularité une fois le danger passé ? Les Français sont un peuple de philosophes déçus. Ils savent que les bombes qui explosent à Téhéran ne règlent pas le problème de l’hôpital public, que les missiles iraniens pointés sur l’Europe ne paient pas la facture du boulanger. La guerre, dans sa réalité crue, est une puissance de diversion. Mais elle n’est pas une puissance de transformation durable. Au bout du compte, cette « flèche » de popularité qui s’élève aujourd’hui doit nous interroger sur la nature même du lien politique en France. Faut-il que le monde brûle pour qu’un président retrouve la faveur des siens ? Faut-il que le sang coule au Moyen-Orient, que les prix flambent, que les armées s’activent, pour qu’Emmanuel Macron efface provisoirement les fractures de son quinquennat ?

C’est une question qui dépasse l’homme. Elle renvoie à une déformation de notre démocratie, où l’étranger, le lointain, l’incertain, viennent combler le vide d’un projet intérieur épuisé. Tocqueville, avec sa clairvoyance coutumière, pressentait déjà ce danger dans De la démocratie en Amérique : « Les peuples démocratiques aiment les révolutions, mais ils redoutent la guerre. Et pourtant, ils finissent souvent par l’accepter, parce qu’elle leur donne un maître visible. » Voilà le vertige : l’acceptation de la guerre, ou de son spectre, comme remède à la désorientation démocratique. Macron, en ce mois de mars 2026, joue cette partition. Mais les élections de 2027, elles, se joueront sur le terrain du quotidien, de l’intime, du pouvoir d’achat, de la santé, de la dignité retrouvée ou perdue.

Alors, à la question : « À quoi lui servira cette popularité quand les urnes parleront ? » la réponse est dans les mots d’un autre Macchabé de la politique française, François Mitterrand, qui disait : « En politique, on ne parvient à quelque chose qu’à la condition d’avoir le temps. Mais le temps, c’est l’ennemi de l’homme d’État. » Le temps, justement. Entre mars 2026 et le prochain scrutin, il y a un abîme. Dans cet abîme, la guerre peut s’enliser, la popularité s’effriter, et le chef de guerre redevenir simple candidat, confronté aux dures lois du suffrage universel. En attendant, il y a cette ironie froide de l’histoire, que les Anciens appelaient ἁμαρτία … l’erreur tragique. Ce qui fait monter la popularité aujourd’hui pourrait être exactement ce qui la fera choir demain. Car en politique, contrairement à l’alchimie, rien ne se transforme vraiment. Les crises internationales ne créent pas de la confiance ex nihilo. Elles ne font que révéler des fragilités, les masquent provisoirement, et les restituent, décuplées, lorsque le calme revient.

Emmanuel Macron, en ce lundi 30 mars 2026, peut savourer les sondages. Il peut voir dans la remontée de sa cote une consécration de sa stature d’homme d’État. Mais il sait, mieux que personne, que la flèche qui monte en l’air finit toujours par retomber. La question est de savoir sur quel sol elle atterrira. Sur un champ de ruines internationales, ou sur la terre labourée d’une démocratie qui attend autre chose que des feux d’artifice guerriers ? « Malheurs d’un peuple, profits d’un prince » : le vieil adage n’a jamais été aussi cru. Mais il faudra bien, un jour, que le prince rende des comptes au peuple. Et ce jour-là, les masques tombent. Ce jour-là, on ne juge plus la stature, mais les actes. On ne regarde plus les cotes de popularité, mais les vies réellement transformées, protégées, ou abandonnées.

Et si, finalement, cette popularité retrouvée n’était que le dernier sursaut d’un régime d’opinion où la guerre devient l’ultime opérateur de légitimité ? Alors nous entrerions, sans le savoir, dans un cycle infernal décrit par Thucydides : celui où les démocraties, pour surmonter leurs divisions internes, se jettent dans les bras des conflits extérieurs, jusqu’à ce que ces conflits les dévorent. L’histoire ne se répète pas, mais elle bégaye. Et son bégaiement, en ce printemps 2026, sonne comme un glas.