Par Zakia Laaroussi. Paris
BAGNÈRES-DE-BIGORRE (Hautes-Pyrénées) ,Samedi 4 avril 2026, 7 heures. Les premiers passants découvrent, sur les murs ocre du centre-ville, des lettres noires tracées à la bombe. « Bagayoko, Obono, Bilongo, Hassan : remigration ». Quatre noms, un seul verbe. Pas de croix gammée, pas de slogan nazi explicite. Pourtant, l’injure est là, froide, presque technique. La maire divers centre, Nicole Darrieutort, dépose plainte. Mais au-delà de l’indignation légitime, une question se pose : comment un concept né dans les cercles identitaires allemands (Remigration) est-il devenu une évidence pour les auteurs d’un tag dans une commune de 7 000 âmes ?
1- Le signe et le symbole :quand le graffiti devient archive politique
Les policiers municipaux ont photographié les murs. La plainte mentionne « dégradation par inscription ». Pourtant, ce tag est plus qu’une dégradation : c’est un énoncé performatif. Il ne décrit pas une réalité ; il tente de la créer. En associant le maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko-premier maire noir de l’histoire de la ville – à une « remigration » forcée, l’auteur du graffiti commet un double acte de déshumanisation. Premièrement, il réduit la personne à une origine supposée. Bagayoko, né en France, élu par des Français, se voit signifier qu’il n’est pas chez lui. Deuxièmement, il utilise un lexique technocratique (« remigration ») pour masquer une violence crue : l’expulsion, même des élus de la République. C’est là toute la stratégie contemporaine : faire passer le racisme pour une solution administrative. Il faudrait noter que le terme « remigration » a été popularisé par l’autrichien Martin Sellner, figure de l’« identitarisme ». Il désigne un processus théorique de « retour volontaire ou forcé » des personnes non blanches vers leurs pays d’origine, y compris pour celles possédant la nationalité du pays où elles résident. Plusieurs tribunaux allemands ont jugé ce concept comme relevant de l’idéologie nazie.
2- De Saint-Denis à Bagnères : la capillarité de la haine
Pourquoi Bagnères-de-Bigorre ? Cette sous-préfecture des Pyrénées, connue pour son thermalisme et son passé républicain, n’a a priori aucun lien direct avec la banlieue parisienne. C’est précisément ce qui rend le tag terrifiant. Il prouve que la « bataille des mots » lancée par certains idéologues du mouvement identitaire a essaimé dans les territoires les plus reculés. Comme le rappelle la municipalité dans son communiqué – qui cite pêle-mêle le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie -, la permanence de la députée LFI Sylvie Ferrer avait déjà été taguée « Mélenchon = facho ». L’enchaînement n’est pas anodin : on glisse de l’insulte politique classique à la menace raciale. L’adversaire n’est plus simplement un opposant ; il devient un « corps étranger » à éliminer du territoire.

3- la tyrannie de l’autochtonie
Ce tag est le reflet empirique d’un basculement idéologique majeur en Europe. Le philosophe Etienne Balibar parle de « néo-racisme différentialiste », un racisme qui ne justifie plus l’inégalité par la biologie mais par l’incompatibilité culturelle. Ici, le mot « remigration » agit comme un couperet : il nie le principe fondamental de la citoyenneté républicaine, à savoir que l’on est français par la loi, non par le sang ou par le lieu de naissance des ancêtres. Rappelons-le : Bally Bagayoko et Rima Hassan incarnent précisément cette faille dans le logiciel identitaire. L’un est élu local, l’autre est eurodéputé. Leur crime ? Exister dans l’espace public sans demander la permission. Le tag de Bagnères révèle une angoisse : celle de voir la diversité gouverner. En demandant leur « départ », le graffiti dit à voix haute ce que certains partis politiques, sous couvert de « choc des civilisations », laissent entendre.
4- Le silence des condamnations ne suffit plus
La réaction de la mairie de Bagnères-de-Bigorre est exemplaire sur le fond : « Pas de place pour le racisme ». Mais l’histoire nous apprend que la simple condamnation morale est impuissante face à la banalisation lexicale. Tant que le terme « remigration » pourra être utilisé dans les médias mainstream sans guillemets assassins, tant que des élus débattront sérieusement de la « préférence nationale » sans en assumer les conséquences, ces tags continueront. Car un mur tagué se nettoie en quelques heures. Mais l’idée qu’un citoyen élu « doit remigrer » – elle, persiste. Elle persiste parce qu’elle trouve un écho dans des discours qui ne disent plus « dehors les étrangers » mais « priorité aux autochtones ». La nuance est infime, le poison est le même. À Bagnères, la bombe de peinture a séché. Mais le procès politique, lui, ne fait que commencer.
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لما يصبح الرمز أكثر بلاغة في الإهانة من الكلمة، نكون وجها لوجه للدعاية الخبيثة، تلك التي تتكلم لغة » الأنوار المظلمة ».