Par zakia Laaroussi, Paris
Il y a des scènes qui, par leur violence symbolique, en disent plus long que tous les éditoriaux du monde. Celle qui s’est déroulée dans la somptueuse salle des mariages de l’hôtel de ville de Saint-Denis, sous l’œil impassible des bustes de Marianne, fut de celles-ci. Un conseil municipal, d’ordinaire théâtre d’une liturgie républicaine codifiée, s’est mué en arène. L’élection de l’insoumis Bally Bagayoko, vainqueur au premier tour de ce bastion historique de la gauche plurielle, a consacré une alternance, certes. Mais elle a surtout révélé une fracture béante, non pas entre la droite et la gauche, mais au sein même du creuset

qui les avait unies : la gauche elle-même.
Il faut saisir ce moment dans son épaisseur. Mathieu Hanotin, le maire socialiste sortant, accédant à la tribune pour son ultime discours, a été accueilli non par le respect dû à la fonction, mais par les sifflets et les huées de sympathisants vêtus de t-shirts floqués de gants de boxe et du slogan sans équivoque : « 1 tour K.O. ». La brutalité du vocabulaire pugilistique s’est invitée dans l’enceinte du pouvoir. « Que K.O. ne s’écrit pas toujours en deux lettres », a rétorqué l’élu déchu, tentant un dernier sursaut de dignité. La phrase était belle. Elle n’a fait que souligner, par son élégance même, l’abîme qui le séparait désormais de ses détracteurs. Car le problème de Saint-Denis n’est pas celui d’une simple défaite électorale, mais celui d’une guerre d’héritage.
Le sociologue Max Weber définissait l’État moderne par son « monopole de la violence légitime ». Dans la salle des mariages, ce principe a vacillé. Ce ne fut pas une violence physique, mais une violence ontologique. Les sifflets qui visent le représentant sortant ne visent pas seulement l’homme, mais la tradition politique qu’il incarne : celle du compromis, de la gestion, de la proximité que Mathieu Hanotin lui-même a reconnu avoir « sous-estimée ». Sa défaite est celle d’une certaine idée de la République, jugée trop technocratique, trop distante. La victoire de Bally Bagayoko, lui, se drape dans les habits neufs d’une radicalité qui refuse l’héritage. Il tend la main à ses opposants, mais la retire aussitôt en menaçant de ne pas « entendre » la « bordélisation ». La main tendue, c’est la forme républicaine ; la menace, c’est le fond insoumis. L’écart entre les deux est l’espace où s’engouffre la tragédie.
Cette tragédie a un nom dans la philosophie politique : la stasis. Chez les Grecs anciens, la stasis ne désignait pas la guerre entre cités étrangères, mais la guerre intestine, la division du même corps civique. Thucydide, narrant la guerre du Péloponnèse, écrivait que « la cause de toutes ces maux était la recherche du pouvoir par avidité et par ambition ». À Saint-Denis, la stasis se matérialise dans cette scène où la doyenne, et non l’ancien maire, passe l’écharpe tricolore au nouveau. C’est une rupture d’une violence protocolaire inouïe. La tradition républicaine de la passation de pouvoir, qui suppose un continuum de la légitimité, est brisée. Le geste est celui d’une table rase. Symbole d’une République qui, pour se réinventer, doit d’abord faire le deuil de sa filiation.
Pourtant, l’événement dépasse les clivages partisans pour toucher à la question fondamentale de la représentation dans les quartiers populaires. M. Bagayoko, natif des Hauts-de-Seine de parents maliens, a dû faire face, avant même son élection, à une campagne de désinformation d’une rare virulence, accusé d’avoir qualifié sa ville de « ville des Noirs » là où il avait parlé de « ville des rois ». Cette « erreur d’oreille », comme il la qualifie avec un mépris glacé envers « l’extrême droite », est en réalité le symptôme d’une crise plus profonde : celle du référentiel identitaire dans l’espace public. La confusion entre « rois » et « Noirs » est un lapsus révélateur. Il dit l’incapacité d’une partie de la société française à voir dans l’élu de la République autre chose que son origine, et la tentation symétrique de faire de cette origine un rempart.
Elsa Marcel, élue de Révolution Permanente, pousse cette logique à son paroxysme en refusant une minute de silence pour un jeune homme tué dans des circonstances dramatiques, pour lui préférer un hommage aux « victimes de violences policières ». Dans sa bouche, Saint-Denis devient une chambre d’écho des luttes nationales, un laboratoire de la déconstruction des symboles républicains. C’est là que l’analyse philosophique doit s’arrêter pour convoquer Blaise Pascal, qui écrivait dans ses Pensées : « Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force. » Ici, le phénomène est inverse : ayant discrédité la justice (celle des institutions, de l’État de droit), on justifie la force de la rue, du slogan, du « K.O. ».
Que retenir de cette séance houleuse, sous le soleil du parvis de la basilique nécropole des rois de France ? Que Saint-Denis, ville millénaire, est devenue un miroir grossissant des contradictions françaises. La fusion avec Pierrefitte, voulue pour faire masse, n’a fait que concentrer les tensions. L’arrivée de La France insoumise à la tête de la plus grande ville de son réseau n’est pas une simple alternance municipale. C’est un test grandeur nature pour une certaine idée de la gauche radicale, confrontée désormais aux impératifs de la gestion, à la dureté du réel. Bally Bagayoko refuse la « stratégie de chasse à l’homme ». Mais il devra administrer la cité. C’est à ce moment-là, quand il faudra remplacer le poing levé par la signature des budgets, que l’on saura si la stasis était le prélude à une reconstruction ou simplement l’acte fondateur d’un nouveau cycle de révoltes.
La leçon, ici, est stoïcienne. Épictète rappelait que ce qui trouble les hommes, ce n’est pas les choses, mais le jugement qu’ils en portent. À Saint-Denis, ce qui trouble, ce n’est pas l’alternance, mais le jugement que chaque camp porte sur la légitimité de l’autre. Lorsqu’un camp ne reconnaît plus l’autre comme faisant partie du même « corps politique », la démocratie entre dans une zone de tempête. L’écharpe tricolore passée par la doyenne n’est pas seulement un accessoire ; elle est le dernier rempart contre la dissolution du lien civique. Dans la cité des rois, c’est désormais la fragilité de la République qu’on contemple.
