Trump, Poutine: la géopolitique « au feeling »

Par Zakia Laaroussi

Dans les manuels classiques de relations internationales, la politique étrangère est décrite comme un domaine d’équilibres délicats, de calculs stratégiques et de doctrines soigneusement élaborées. On y parle de dissuasion, d’alliances, de rapports de force et de rationalité froide. Puis apparaît Donald Trump, et soudain la géopolitique ressemble moins à une science qu’à un étrange mélange d’instinct, de psychologie et de théâtre.

La dernière déclaration de l’ancien – et à nouveau puissant – président américain en est une illustration presque parfaite. Interrogé sur l’éventualité que Vladimir Poutine aide l’Iran, Trump ne s’est ni indigné ni alarmé. Il a simplement répondu, avec cette désinvolture caractéristique : « Il les aide peut-être un peu… et alors ? » Avant d’ajouter, comme pour refermer la parenthèse : « Ils le font, nous le faisons. » Une phrase presque banale. Et pourtant, elle résume à elle seule une philosophie politique singulière.

Dans l’univers mental de Donald Trump, la politique internationale ne ressemble pas tant à un système d’États qu’à un club informel de dirigeants qui se jaugent, se défient  et parfois s’admirent. Les rivalités idéologiques comptent moins que les rapports personnels. Les alliances se lisent moins dans les traités que dans les tempéraments. C’est pourquoi, face à l’idée que la Russie puisse soutenir l’Iran – adversaire militaire direct des États-Unis dans le conflit actuel -Trump ne réagit pas comme un stratège classique. Il réagit comme un joueur de poker qui constate que les autres autour de la table ont aussi leurs cartes cachées.

Dans ce raisonnement, la morale diplomatique s’efface derrière une forme de réalisme presque brut. Si Moscou aide Téhéran, c’est parce que Moscou défend ses intérêts. Et si Washington arme l’Ukraine, c’est exactement la même logique. Tout le reste – les indignations officielles, les discours sur l’ordre international – relève davantage de la mise en scène que de la réalité. Mais ce qui rend le style Trump si déconcertant pour les analystes n’est pas seulement son cynisme assumé. C’est aussi son rapport très personnel à la décision.

Quand il explique que la guerre contre l’Iran se terminera « quand je le sentirai dans mes tripes », il offre au monde une formulation qui ferait probablement frémir n’importe quel professeur de stratégie militaire. Cette manière de gouverner par intuition fascine autant qu’elle inquiète. Elle donne l’impression que les équilibres géopolitiques du XXIᵉ siècle peuvent parfois dépendre de  quelque chose d’aussi impalpable qu’une humeur présidentielle. Pour les diplomates habitués aux formulations millimétrées, c’est un peu comme si la politique étrangère de la première puissance mondiale était rédigée non dans un livre blanc, mais dans un carnet de notes personnel.

Depuis près d’une décennie, psychologues, politologues et biographes tentent de cartographier la logique intérieure de Donald Trump. L’exercice est difficile. Car Trump n’est pas seulement un dirigeant politique : il est aussi un personnage médiatique, un négociateur de téléréalité et un entrepreneur habitué aux rapports de force spectaculaires. Dans cet univers mental, les relations internationales ressemblent parfois à une négociation immobilière à très grande échelle. Les adversaires sont aussi des partenaires potentiels, les crises sont des occasions de pression, et les déclarations fracassantes servent souvent autant à déplacer la conversation qu’à définir une stratégie.

Le problème est que la géopolitique n’est pas Manhattan. Les immeubles ne tirent pas de missiles. Ce qui apparaît de plus en plus clairement, c’est que Trump perçoit la politique mondiale comme une série de transactions. Les États ne sont pas des entités idéologiques mais des acteurs qui négocient des avantages. Dans ce cadre, l’idée que la Russie aide l’Iran n’est pas une trahison de l’ordre international : c’est une transaction entre puissances. L’indignation morale devient secondaire. Ce qui compte, c’est de savoir si l’Amérique sort gagnante du jeu.

Au fond, cette séquence rappelle une vérité souvent oubliée : la politique internationale n’est pas une science exacte. Elle dépend d’individus, de tempéraments, de perceptions et parfois d’ego monumentaux. Les théories peuvent expliquer les structures du système mondial, mais elles expliquent beaucoup moins bien les décisions prises dans le bureau ovale à minuit. Avec Donald Trump, cette incertitude atteint presque une dimension caricaturale.

Sa manière de penser échappe souvent aux grilles classiques. Les alliés deviennent des rivaux, les rivaux deviennent des interlocuteurs respectés, et les crises se transforment en scènes d’un grand spectacle politique. C’est peut-être pour cela que même certains spécialistes de psychologie politique admettent, à demi-mot, une forme d’impuissance analytique. Car Trump n’est pas seulement un acteur du système international. Il est aussi – et peut-être surtout – un phénomène. Et comme tous les phénomènes, il obéit à une logique que les manuels peinent encore à écrire.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *