Par le Pr. Abderrahmane Mekkaoui-Paris
Il existe, en géopolitique, des moments où la question n’est plus de savoir ce qu’un Etat veut. La véritable question devient beaucoup plus cruelle: que peut-il faire sans provoquer précisément ce qu’il cherche à empêcher ? C’est là que commence le véritable dilemme israélien en Syrie. Israël sait ce qu’il veut. Il veut une frontière calme, une profondeur syrienne qui ne puisse pas devenir demain une plateforme de menace, et un Etat syrien dont la puissance militaire ne puisse jamais se transformer en danger stratégique majeur. Mais le problème n’est pas la définition de l’objectif. Le problème est que, pour atteindre cet objectif, toutes les routes semblent conduire aux acteurs mêmes dont Israël cherche à limiter l’influence. Frapper Damas peut pousser Damas à accélérer sa reconstruction militaire. Empêcher la reconstruction syrienne peut rapprocher davantage la Syrie d’Ankara. Frapper la présence turque revient à prendre le risque d’une confrontation avec la Turquie, membre de l’OTAN, puissance militaire majeure et voisin direct de la Syrie. Accepter la présence turque signifie, à l’inverse, laisser s’installer au nord d’Israël une profondeur stratégique turque qui n’existait pas sous cette forme auparavant. Signer un arrangement sécuritaire avec Damas peut acheter du calme au Sud. Mais un accord au Sud ne répond pas nécessairement à la question du Nord. Et c’est précisément là que se trouve le noeud. Chaque solution semble contenir en elle le germe du problème suivant.
Le Sud peut être calme sans que la Syrie cesse de devenir forte
Les contacts syro-israéliens de Bakou, rapportés en juillet 2025, ont été présentés comme des discussions à dominante sécuritaire. D’autres négociations, avec médiation américaine, ont ensuite porté sur les contours d’un éventuel accord, avant que des divergences sur le Sud syrien et la question d’un corridor humanitaire ne viennent compliquer le processus. Mais la question essentielle n’est pas de savoir si Damas et Tel-Aviv peuvent parvenir à un mécanisme de désescalade. La question est plus vertigineuse: qu’achète réellement Israël avec un accord de sécurité, et que cet accord est-il incapable d’acheter ? Un traité peut acheter du silence. Il peut acheter des mécanismes de déconfliction. Il peut établir des distances, des zones, des garanties et des canaux de communication. Mais il ne peut pas suspendre l’histoire. Il ne peut pas demander à la Syrie de rester faible éternellement tout en exigeant d’elle qu’elle devienne un Etat stable. Voilà la contradiction fondamentale. Israël veut une Syrie stable. Mais il redoute une Syrie forte. Il souhaite l’existence d’un Etat central capable de contenir le chaos. Mais il ne souhaite pas que cet Etat dispose un jour des instruments militaires nécessaires à la défense pleine et entière de sa souveraineté. Ce paradoxe n’est pas périphérique. Il est au coeur du problème.
La Turquie, ou l’acteur que les frappes ne peuvent pas faire disparaître
Puis vient la Turquie. Et avec elle, toute la géométrie du problème change. La Turquie n’est pas une milice syrienne que l’on peut isoler. Elle n’est pas une puissance secondaire que l’on peut repousser par quelques frappes. Elle est un Etat membre de l’OTAN, doté d’une armée considérable, d’une frontière directe avec la Syrie et d’une capacité à combiner l’outil militaire, la diplomatie, le renseignement, l’économie et l’influence politique. Son enjeu en Syrie dépasse donc largement la question de quelques soldats ou de quelques installations. La véritable question est celle de la construction de l’Etat syrien. Qui formera la future armée syrienne ? Qui contribuera à son équipement ? Qui participera à la définition de sa doctrine ? Qui l’aidera à reconstruire ses institutions ? Qui deviendra son partenaire militaire naturel ? Et surtout: qui aura contribué à façonner la Syrie militaire de demain ?
Voilà pourquoi le problème israélien est plus profond qu’une simple présence turque. Israël peut détruire une batterie. Il peut frapper une base. Il peut perturber une livraison. Mais il ne peut pas détruire, par une frappe aérienne, une institution en train de naître. Il ne peut pas bombarder une génération de militaires formés dans une nouvelle doctrine. Il ne peut pas anéantir une relation stratégique par une opération ponctuelle. La différence est fondamentale: la guerre détruit des capacités; l’influence construit des décennies.
La Syrie n’est plus seulement un dossier israélien
C’est pourquoi réduire la question syrienne à une confrontation entre Israël et Damas serait une erreur de lecture. La Syrie est devenue un carrefour. La Turquie veut peser sur la reconstruction de l’Etat. Les Etats-Unis veulent empêcher une nouvelle explosion régionale tout en préservant leurs intérêts. L’Iran cherche à comprendre comment retrouver, ou au moins préserver, une partie de l’influence qu’il a perdue. La Russie demeure une variable stratégique, même lorsque sa visibilité diminue. Les Etats arabes, eux, semblent de plus en plus intéressés par la réintégration de la Syrie dans l’ordre régional. La Syrie n’est donc plus seulement un territoire. Elle devient un projet de recomposition. Et celui qui influencera les institutions syriennes de demain n’aura pas besoin de conquérir Damas. Il lui suffira d’aider à écrire les règles de fonctionnement de l’Etat.
La négociation comme prolongement de la confrontation
C’est peut-être ce qui donne aux rencontres secrètes et aux canaux de sécurité leur véritable importance. Négocier ne signifie pas toujours se rapprocher de la paix. Parfois, négocier signifie mesurer l’adversaire. Parfois, cela signifie acheter du temps. Parfois encore, la diplomatie n’est qu’une salle d’attente dans laquelle les Etats s’installent en attendant que les rapports de force changent. Les discussions de Bakou peuvent donc être lues non seulement comme une tentative de désescalade, mais comme un instrument de gestion d’un environnement stratégique devenu trop complexe pour être réglé uniquement par la force. Le lieu compte. Le médiateur compte. Le silence compte. Et même l’absence de communiqué peut devenir un message. Au Moyen-Orient, la diplomatie secrète ressemble parfois à une chambre noire: elle ne révèle pas seulement ce que les Etats veulent obtenir; elle révèle surtout ce qu’ils craignent de voir devenir public.
Le véritable adversaire pourrait être le temps
Mais voici peut-être la dimension la plus inquiétante de l’équation: le temps. Israël peut disposer aujourd’hui d’une supériorité militaire écrasante. Mais la stratégie ne se mesure pas uniquement à l’instant. Que se passe-t-il dans cinq ans si l’armée syrienne est mieux structurée ? Que se passe-t-il si la Turquie est devenue un acteur organique de sa reconstruction ? Que se passe-t-il si Damas retrouve progressivement sa place dans le système arabe et international ? Que se passe-t-il si les capitaux reviennent, si les institutions se reconstruisent et si l’Etat syrien cesse d’être un champ de ruines pour redevenir un Etat ? Israël ne serait alors plus face à la Syrie épuisée d’hier. Il serait face à une Syrie différente. Et c’est là que le temps devient une arme à double tranchant. Chaque année peut permettre à Israël de consolider ses mécanismes de sécurité. Mais chaque année peut aussi permettre à la Syrie de reconstruire les instruments de sa souveraineté. Voilà le paradoxe: Israël a besoin de stabilité pour garantir sa sécurité, mais il redoute que cette même stabilité fournisse à la Syrie l’environnement nécessaire à la reconstruction de sa puissance.
Ankara n’a même pas besoin de combattre Israël
Le plus subtil est peut-être que la Turquie n’a pas besoin d’entrer directement en confrontation avec Israël pour modifier la géographie stratégique. Il lui suffit de rester. Rester capable de former. Rester capable d’équiper. Rester capable de conseiller. Rester capable de parler à Damas dans le langage de la coopération. Le pouvoir ne se manifeste pas toujours par un drapeau hissé sur une base militaire. Parfois, il réside dans le téléphone qui sonne lorsque l’armée nouvellement reconstruite a besoin d’équipement. C’est pourquoi la question israélienne n’est peut-être plus: comment faire sortir la Turquie de Syrie ? Mais: comment vivre avec une Syrie dont la reconstruction militaire aurait été partiellement façonnée par la Turquie ? Et cette question est infiniment plus difficile.
Washington, arbitre ou prisonnier de l’équation ?
Les Etats-Unis se retrouvent eux aussi dans une contradiction. Washington veut empêcher une confrontation directe entre Israël et la Turquie. Mais il veut également préserver la sécurité d’Israël. Il souhaite la stabilité syrienne, mais cette stabilité suppose une reconstruction de l’Etat. Il souhaite contenir les risques régionaux, mais la reconstruction syrienne implique nécessairement des partenaires extérieurs. Autrement dit, Washington ne peut pas simplement dire à Ankara: « Ne construisez pas la Syrie. » Et il ne peut pas dire à Damas: « Restez faibles pour rassurer Israël. » La politique américaine se retrouve donc devant le même mur que les Israéliens: comment stabiliser une région sans laisser la stabilisation produire de nouveaux rapports de force ? C’est une équation presque insoluble.
La Chine et l’Amérique comme miroir imparfait
On peut, à cet égard, comprendre la comparaison avec la relation sino-américaine. Washington ne peut pas supprimer la Chine. Il ne peut pas non plus accepter sans réserve son ascension. Il ne peut pas revenir au monde d’hier. Il doit donc composer avec une réalité devenue permanente: compétition, dissuasion, négociation, interdépendance et gestion des risques. Israël pourrait se retrouver devant une version régionale, plus brutale et plus instable, de cette contradiction. Il ne peut pas permettre une Syrie suffisamment forte pour redevenir une menace militaire majeure. Mais il ne peut pas non plus maintenir indéfiniment une Syrie faible sans compromettre la stabilité qu’il réclame. Il ne veut pas une Turquie militairement dominante en Syrie. Mais il ne peut pas traiter Ankara comme un acteur marginal. Il veut la stabilité. Mais la stabilité peut devenir le berceau de la reconstruction syrienne. Ainsi, l’objectif n’est plus nécessairement de gagner. Il devient: gérer la contradiction sans perdre le contrôle de son évolution. Et cela est souvent plus difficile que la guerre.
Il n’y a peut-être pas de solution. Seulement une bataille pour le temps.
C’est pourquoi la vraie question n’est peut-être pas: Israël frappera-t-il ? La Syrie signera-t-elle ? La Turquie reculera-t-elle ? Washington imposera-t-il une formule ? La question véritable est plus froide: qui bénéficiera des cinq prochaines années ? Si le temps bénéficie à Israël, Tel-Aviv cherchera à verrouiller le Sud, à institutionnaliser les mécanismes de déconfliction et à empêcher toute reconstruction militaire syrienne susceptible de modifier l’équilibre. Si le temps bénéficie à Damas et à Ankara, ce qui n’est aujourd’hui qu’une présence ou une influence turque pourrait devenir, demain, une architecture stratégique. Et c’est ici que se trouve le coeur du problème. Tous les acteurs savent ce qu’ils veulent. Mais aucun ne peut obtenir tout ce qu’il veut sans offrir à l’autre une partie de ce qu’il cherche. Le jeu ne ressemble donc plus à une partie d’échecs. Il ressemble à un échiquier posé sur de l’eau. Les pièces sont encore là. Mais les lignes de mouvement ne sont plus fixes. Israël avance d’une case et rencontre la Turquie. La Turquie avance et rencontre Washington. Damas avance et rencontre Israël. Washington recule d’un pas et découvre que le vide est déjà occupé. Chaque porte ouvre sur une autre porte. Chaque solution engendre son propre problème. Et peut-être est-ce là le véritable paradoxe de la Syrie contemporaine: Israël possède la force nécessaire pour empêcher certaines évolutions. Mais il ne possède pas nécessairement la force nécessaire pour décider seul de la forme finale de la Syrie.
C’est une différence immense. Car lorsqu’une puissance militaire ne peut plus utiliser sa force pour raccourcir le temps, le temps commence lui-même à devenir une puissance. Et c’est peut-être cela, au fond, qui inquiète le plus Tel-Aviv. Pas ce que la Syrie peut faire aujourd’hui. Mais ce qu’elle pourrait devenir si l’histoire lui accordait enfin quelques années de répit. Il n’existe peut-être pas de solution définitive à cette équation. Il existe seulement une gestion de la peur, des rapports de force et du temps. Et la prochaine bataille décisive pourrait ne pas être celle qui fera le plus de bruit. Ce pourrait être celle qui décidera de quel côté le temps aura choisi de travailler.
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