Marseille: la réalité d’une ville qui suffoque

Par Zakia Laaroussi, Redactrice en cheffe-Paris

Marseille porte un nom qui semble avoir été inventé par la mer. Il suffit de le prononcer pour que surgissent les quais, les façades blanchies par le soleil, les bateaux qui vont et viennent, les accents mêlés du monde méditerranéen, les cafés, les collines et cette lumière particulière qui donne aux villes portuaires l’illusion d’avoir toujours une fenêtre ouverte sur ailleurs. Mais les villes ont parfois deux visages. Il y a celui que l’on photographie. Et celui que l’on préfère ne pas regarder.

Depuis plusieurs mois, certains quartiers de Marseille offrent ce second visage avec une brutalité presque théâtrale. Le crack y apparaît au grand jour, sur les trottoirs, dans les recoins, à proximité des immeubles et des lieux de passage. Des habitants disent entendre crier du matin au soir. Des seringues sont retrouvées dans la rue. Des personnes errent, s’effondrent, se relèvent, recommencent. La ville touristique rencontre alors la ville abandonnée. Et cette rencontre produit une image qui dérange parce qu’elle détruit une illusion profondément contemporaine : celle selon laquelle la modernité aurait appris à cacher toutes ses misères. Elle ne les a pas supprimées. Elle les a déplacées. Il serait pourtant trop facile de raconter cette histoire comme celle d’une ville devenue folle à cause de la drogue.

Marseille n’est pas une anomalie. Elle est un révélateur. Paris connaît le phénomène. Londres le connaît. Bruxelles le connaît. Berlin le connaît. D’autres grandes métropoles européennes le connaissent sous des formes différentes. Et il serait naïf de croire que les quartiers aisés en sont miraculeusement préservés. La drogue ne respecte ni les frontières sociales ni les codes vestimentaires. Elle sait entrer dans les palais comme dans les squats. La différence est ailleurs. Le pauvre expose souvent sa chute dans la rue. Le riche peut parfois la dissimuler derrière une porte blindée, une voiture, une clinique privée ou une soirée dont personne ne parlera.

Voilà pourquoi la question des stupéfiants ne peut être réduite à celle de l’ordre public. Elle est aussi une question de classe, de santé mentale, de précarité, de solitude, de logement, de jeunesse et de marché. Car il existe une erreur fondamentale dans notre manière de regarder l’addiction. Nous regardons celui qui consomme. Nous regardons beaucoup moins ceux qui organisent la circulation de ce qu’il consomme. Nous voyons le corps qui tremble. Nous voyons moins le système économique qui gagne de l’argent sur ce tremblement. Nous voyons la seringue. Nous voyons moins la chaîne logistique. Nous voyons le désordre sur le trottoir. Nous voyons moins l’architecture invisible du commerce clandestin. Or la drogue moderne n’est pas seulement une substance. C’est une industrie. Elle possède ses routes, ses intermédiaires, ses prix, ses réseaux, ses territoires et ses stratégies d’adaptation. Elle sait profiter des crises. Elle sait reconnaître les failles d’une ville comme un animal reconnaît une clôture mal fermée. Et surtout, elle sait exploiter la vulnérabilité humaine. C’est ici que le phénomène devient beaucoup plus inquiétant. Car pourquoi un être humain accepte-t-il de payer pour perdre une partie de lui-même ?

La réponse n’est jamais unique. Il y a la curiosité. La fête. La pression du groupe. La recherche de sensations. Mais il y a aussi la solitude. Le traumatisme. L’angoisse. La dépression. Le sentiment d’inutilité. La précarité. La fatigue d’exister. Et parfois cette chose indicible que les statistiques ont tant de mal à mesurer : le besoin de ne plus sentir. Le produit devient alors une sorte de bouton noir sur lequel on appuie pour interrompre momentanément le bruit intérieur. Et c’est peut-être là que se trouve la véritable tragédie. L’addiction n’est pas toujours la recherche du plaisir. Elle peut être la recherche du silence. Or une police peut saisir une marchandise. Elle ne peut pas saisir une solitude. Elle peut arrêter un vendeur. Elle ne peut pas arrêter une détresse. Elle peut disperser un groupe. Elle ne peut pas reconstruire une existence.

Voilà pourquoi les politiques publiques qui se contentent de déplacer les consommateurs d’une rue à une autre ressemblent parfois à ces hommes qui essuient l’eau d’un navire sans chercher la voie d’eau. Le sol devient propre. Le problème demeure. La rue voisine devient alors le nouveau théâtre. Puis une autre. Puis une autre. Et la ville finit par jouer une partie d’échecs contre une adversaire qui ne possède pas de roi à capturer. Il faut évidemment de la police. Il faut lutter contre les réseaux. Il faut empêcher le trafic. Il faut protéger les habitants. Il faut protéger les enfants. Il faut restaurer la tranquillité des quartiers. Mais il faut aussi comprendre qu’une ville ne gagne pas contre la drogue uniquement lorsqu’elle arrête davantage. Elle gagne lorsqu’elle rend moins nombreux ceux qui ont besoin de la drogue pour survivre à leur propre existence. C’est une différence immense. Elle sépare la politique du spectacle de la politique de la prévention. La première aime les chiffres immédiatement visibles. La seconde travaille dans l’ombre.

Une arrestation fait une image. Une guérison beaucoup moins. Une saisie fait un communiqué. Un jeune qui ne devient jamais dépendant ne fera jamais la une. Pourtant, le véritable succès politique se trouve peut-être précisément là où personne ne regarde. Dans une école où un adolescent ose parler. Dans une famille où l’on reconnaît les premiers signes. Dans un centre de santé mentale où quelqu’un est reçu avant de tomber. Dans un lieu d’accueil où une personne dépendante peut dormir sans être chassée. Dans un programme de réduction des risques qui évite une contamination. Dans un logement qui empêche un être humain de basculer définitivement dans la rue. C’est moins spectaculaire. Mais c’est infiniment plus intelligent. La fermeture temporaire d’un lieu d’accueil pour des raisons sanitaires peut être nécessaire. Mais lorsqu’un tel endroit disparaît sans solution équivalente, le problème ne disparaît pas avec lui. Il change simplement d’adresse. Et le trottoir devient alors ce que la société avait refusé de construire : un espace d’accueil improvisé. C’est une image terrible de notre époque.

Nous avons inventé des gratte-ciel capables de monter à plusieurs centaines de mètres dans le ciel, des satellites capables de photographier une rue depuis l’espace, des intelligences artificielles capables d’écrire, de traduire et de prévoir des comportements, mais nous restons parfois incapables de trouver une chambre sûre pour un être humain qui ne sait plus où dormir. Nous savons prédire des marchés. Nous savons prédire des élections. Nous savons prédire des tempêtes. Mais nous intervenons souvent après la catastrophe sociale. Pourquoi ? Parce que la prévention est politiquement ingrate. Elle ne produit pas toujours de spectacle. Elle ne permet pas toujours au pouvoir de dire : regardez ce que nous avons fait aujourd’hui. Elle travaille sur ce qui ne s’est pas produit. Et ce qui ne s’est pas produit est difficile à montrer.

Il faudrait pourtant changer de logique. La question ne devrait plus être seulement : comment nettoyer la rue ? Elle devrait être : pourquoi cette rue est-elle devenue le dernier refuge d’une détresse que personne n’a su accueillir ailleurs ? Cette question est plus inconfortable. Elle oblige la politique à sortir de son langage automatique. Elle oblige la société à regarder l’addiction autrement. Et elle oblige les citoyens eux-mêmes à dépasser deux caricatures également dangereuses. La première consiste à transformer chaque consommateur en monstre. La seconde consiste à transformer chaque consommateur en victime absolue, comme si la responsabilité individuelle n’existait plus. La réalité est plus tragique et plus complexe. Un individu peut être responsable de ses actes tout en étant prisonnier d’une dépendance. Une société peut protéger ses citoyens tout en refusant de déshumaniser ceux qui sont tombés.

L’autorité peut être ferme sans devenir aveugle. La compassion peut être réelle sans devenir naïve. C’est précisément dans cet équilibre que se mesure la maturité d’une politique publique. Et peut-être que Marseille nous oblige à regarder quelque chose de plus vaste encore. La grande ville moderne est devenue une étrange machine à produire de la proximité et de la solitude simultanément. Des millions de personnes vivent à quelques mètres les unes des autres. Elles se croisent dans les métros. Elles s’évitent dans les ascenseurs. Elles se regardent sans se connaître. La densité urbaine rapproche les corps et éloigne parfois les existences. Dans cette immense mécanique, l’individu vulnérable peut devenir invisible jusqu’au jour où son invisibilité devient spectaculaire. Alors tout le monde le découvre. La télévision le filme. Les habitants se plaignent. Les politiques promettent. La police intervient. Les associations alertent. Puis la ville recommence à respirer. Jusqu’à la prochaine crise.

C’est peut-être cela, le véritable scandale. Nous découvrons souvent les êtres humains lorsqu’ils deviennent un problème public. Avant cela, ils étaient simplement des êtres humains. Marseille n’est donc pas seulement confrontée à une crise ducrack. Elle est confrontée à une crise de regard. Que faisons-nous de ceux qui tombent ? Les repoussons-nous jusqu’à ce qu’ils disparaissent derrière un autre immeuble ? Les enfermons-nous jusqu’à ce que le problème cesse d’être visible ? Ou construisons-nous enfin une politique capable de traiter simultanément le trafic, la dépendance, la précarité, la santé mentale, le logement et la prévention ?

La réponse déterminera bien plus que l’état de quelques rues marseillaises. Elle dira quelque chose de la civilisation urbaine que nous voulons. Car une société ne se juge pas seulement à la hauteur de ses immeubles, à la puissance de ses économies ou à la beauté de ses centres-villes. Elle se juge à la manière dont elle traite ceux qui sont tombés hors de la lumière. Marseille garde son soleil. Elle garde sa mer. Elle garde ses couleurs. Mais sous cette lumière méditerranéenne, quelque chose demande à être regardé en face. La drogue n’est pas seulement un poison que l’on vend. Elle est parfois le symptôme d’un vide que l’on n’a pas su remplir autrement. Et tant que nous nous contenterons de déplacer les corps sans réparer les failles qui les ont conduits là, nous ne ferons que déplacer le décor. La ville changera de trottoir. Le marché changera de rue. Les cris changeront de fenêtre. Mais le silence politique, lui, restera exactement au même endroit. Peut-être est-ce cela que Marseille nous dit aujourd’hui, avec la brutalité des villes qui ne mentent plus : une société qui ne sait pas prévenir ses chutes finit toujours par apprendre à les compter.

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