Et si Averroès et Montesquieu étaient parmi nous ?
Par Zakia Laaroussi, Redactrice en cheffe-Paris
Que dirait Averroès s’il sortait un matin de ses livres et traversait une rue française pour découvrir qu’un Etat moderne entend réglementer ce qu’une femme peut porter sur sa tête ? Et que dirait Montesquieu s’il se retrouvait dans un Parlement où la majorité prétend décider, au nom de la volonté populaire, jusqu’aux limites vestimentaires du citoyen lorsqu’il franchit le seuil de sa maison ?
Les deux hommes poseraient peut-être la même question, chacun dans sa langue : où s’arrête le pouvoir de l’Etat et où commence la liberté de l’individu ? Le débat français sur le voile n’est donc pas seulement un débat sur un vêtement. Le réduire à cela serait manquer l’essentiel. Il touche à la nature même de l’Etat, à la définition de la liberté et à la capacité d’une démocratie à protéger l’individu lorsque la majorité politique devient suffisamment puissante pour intervenir dans l’apparence, la conscience et le corps. Si la question du voile devait redevenir un enjeu majeur de la présidentielle de 2027, la véritable confrontation dépasserait largement l’opposition entre voile et laïcité. Elle porterait sur deux conceptions de l’Etat. La première considère que la laïcité protège le citoyen de toute domination religieuse. La seconde risque de confondre la protection de la laïcité avec la surveillance des signes par lesquels les citoyens expriment leur identité. C’est là que surgit le paradoxe.
La laïcité française n’est pas, dans son principe, une religion contre les religions. Elle organise la neutralité de l’Etat à l’égard des convictions. Elle n’a pas pour vocation de sonder les consciences, mais de garantir que la puissance publique n’impose pas une croyance à une autre. Lorsque l’Etat passe de la neutralité institutionnelle à la réglementation générale de l’apparence religieuse dans l’espace public, il entre dans une zone autrement plus sensible : celle de la conscience individuelle. Or l’histoire enseigne que cette frontière est dangereuse. Le pouvoir qui commence par demander pourquoi une femme porte tel vêtement peut, s’il ne rencontre plus de limites, finir par demander ce qu’un citoyen doit croire, comment il doit pratiquer sa religion et jusqu’à quel point il est autorisé à afficher son identité. Le voile devient alors moins un miroir de la femme qu’un miroir de l’Etat. Car la femme voilée ne teste pas seulement la tolérance de la société. Elle teste sa conception de la liberté.
Croyons-nous à la liberté seulement lorsque les individus font des choix qui nous ressemblent ? Ou croyons-nous à la liberté précisément lorsque leurs choix nous dérangent ? Voilà le coeur du problème. Une démocratie n’est pas une simple machine à fabriquer des majorités. Si la démocratie signifiait que 51 % de la population peuvent imposer tout ce qu’ils veulent aux 49 % restants, nous n’aurions besoin ni de constitutions, ni de cours constitutionnelles, ni de conventions européennes, ni de droits fondamentaux. La démocratie moderne s’est précisément construite contre une idée ancienne : celle selon laquelle le nombre suffirait à produire le droit. La majorité gouverne. Mais elle ne possède pas l’être humain. Un gouvernement peut proposer une loi. Il ne transforme pas pour autant cette loi en vérité simplement parce qu’il détient le pouvoir. Et une majorité peut utiliser les instruments de la démocratie. Mais l’existence d’un instrument démocratique ne rend pas automatiquement légitime chacun de ses usages. C’est ici que le recours éventuel au référendum devient une question institutionnelle majeure.
Le référendum est démocratique. Mais toute utilisation démocratique d’un instrument n’est pas nécessairement compatible avec l’Etat de droit. La question n’est donc pas seulement : le peuple a-t-il voté ? Elle est aussi : sur quoi a-t-il voté, selon quelle procédure, et dans quelles limites constitutionnelles ? Ce ne sont pas des subtilités réservées aux juristes. C’est le coeur de la démocratie libérale. Si chaque majorité temporaire pouvait abolir une liberté fondamentale par un simple vote, la Constitution deviendrait une architecture décorative et les droits des citoyens dépendraient de chaque alternance électorale.
Aujourd’hui le voile. Demain autre chose. Après-demain peut-être une autre conviction. Lorsque la conscience devient soumise au vote, la démocratie commence à perdre une partie de son âme. Averroès aurait sans doute reconnu dans cette question un problème familier : comment la raison peut-elle vivre avec la pluralité sans transformer la différence en hostilité ? La diversité n’est pas une anomalie de la vie publique. Elle en est l’une des conditions. Un Etat qui cherche à effacer toutes les différences peut obtenir une société visuellement plus homogène. Mais il risque de payer cette apparente harmonie par une fracture plus profonde. L’histoire européenne est remplie de ces expériences où la volonté d’uniformiser les consciences a produit moins d’unité que de blessures durables. La question française devrait donc être posée autrement.
Il ne s’agit pas de savoir si l’on aime ou si l’on n’aime pas le voile. Cela relève de la préférence personnelle. La question politique est plus exigeante : jusqu’où un Etat démocratique peut-il intervenir dans l’apparence religieuse d’un citoyen au nom d’une conception majoritaire de la société ? La distinction entre certaines restrictions liées à des fonctions, à des lieux particuliers ou à des impératifs précis de sécurité et une interdiction générale dans l’espace public est essentielle. Passer de l’une à l’autre ne constitue pas un simple détail juridique. C’est un changement de philosophie politique., La rue, dans une démocratie, n’est pas le salon de l’Etat. C’est l’endroit où les différences coexistent. On y rencontre le croyant et l’athée, le musulman, le chrétien, le juif, le pratiquant et le non-pratiquant, le conservateur et le progressiste. La fonction de l’Etat n’est pas de les rendre identiques. Elle est de garantir qu’aucun ne puisse imposer sa volonté aux autres par la force.
C’est peut-être là que réside la véritable puissance de la laïcité. Une laïcité sûre d’elle-même n’a pas besoin de trembler devant un voile. Elle ne tremble pas devant une croix. Elle ne tremble pas davantage devant l’absence de tout symbole religieux. Elle exige autre chose : que la puissance publique reste neutre et que personne ne puisse transformer sa conviction personnelle en contrainte pour autrui. Cela vaut aussi pour la liberté de porter le voile. La liberté ne signifie jamais l’absence de toute règle. Si une femme est contrainte de porter le voile, il y a un problème de liberté. Si elle est contrainte de l’enlever, le problème demeure, même si la direction de la contrainte a changé. La liberté commence lorsque l’individu peut dire oui ou non sans avoir au-dessus de lui un religieux, un policier ou un parti politique qui décide à sa place.
C’est peut-être ici qu’Averroès et Montesquieu pourraient se rejoindre : la raison a besoin de liberté, la liberté a besoin du droit, le droit a besoin de limites et le pouvoir a besoin de contre-pouvoirs. Transformer la femme en champ de bataille symbolique entre la religion et l’Etat est, au contraire, la manière la plus rapide de perdre l’être humain derrière le symbole. La femme voilée ne devrait donc jamais devenir un chiffre électoral. Le voile ne devrait pas devenir un drapeau partisan. Et la femme non voilée ne devrait pas être transformée en modèle politique opposé. Une femme n’est pas une bannière que les hommes brandissent dans leurs guerres idéologiques. Elle est une citoyenne. Elle a le droit de vivre en dehors du théâtre électoral que les autres voudraient installer autour de son corps.
Le débat français a surtout besoin de moins de peur et de davantage de confiance dans la raison. La peur de l’autre produit une politique courte. Et la politique courte adore les solutions visibles : une interdiction, une amende, un slogan, une loi. Mais les sociétés profondes ne guérissent pas leurs contradictions avec des solutions aussi simples. Le problème religieux ne disparaît pas lorsqu’on interdit un symbole. L’extrémisme ne meurt pas avec une interdiction vestimentaire. L’intégration ne se construit pas en obligeant les citoyens à se ressembler. Elle commence lorsque chacun comprend que la différence ne lui retire pas sa citoyenneté. Cela ne signifie évidemment pas que l’Etat serait dépourvu de moyens pour défendre ses principes. Cela signifie que la défense des principes ne doit pas finir par détruire les principes eux-mêmes.
Si la France veut défendre la liberté, elle doit toujours se demander si la mesure adoptée au nom de cette liberté la protège ou l’affaiblit. Si elle veut défendre la laïcité, elle doit se demander si celle-ci devient plus forte lorsque l’Etat combat les signes religieux dans tous les espaces, ou lorsqu’il garantit simplement qu’aucune croyance ne puisse s’imposer à l’Etat ou à autrui. Et si elle veut protéger les femmes, elle doit affronter une question plus difficile encore : protège-t-on une femme en lui interdisant ce qu’elle choisit de porter, ou en protégeant sa capacité à choisir ? Ces questions sont difficiles. C’est précisément pour cette raison qu’elles sont dignes de la démocratie. Les réponses trop faciles sont souvent les plus dangereuses.
Peut-être Averroès nous rappellerait-il que la cité raisonnable n’est pas celle qui supprime la différence, mais celle qui apprend à vivre avec elle. Et Montesquieu ajouterait peut-être que la véritable épreuve de la liberté n’est pas de permettre ce que la majorité aime, mais de limiter ce que la majorité peut faire lorsqu’elle détient le pouvoir. Entre les deux penseurs demeure une question pour la France contemporaine : Que voulons-nous réellement de l’Etat ? Un Etat qui protège la liberté du citoyen ? Ou un Etat qui tente de remodeler le citoyen selon l’image qu’il juge acceptable ? La différence entre ces deux conceptions sépare l’Etat de droit de l’Etat de tutelle.
Au fond, le débat sur le voile n’est peut-être même pas un débat sur le voile. Il porte sur l’être humain lorsqu’il se trouve face à une puissance publique et lui dit simplement : voici ma vie, voici mon corps, voici ma conscience, voici ma citoyenneté. L’Etat peut-il respecter cela sans renoncer à la loi ? C’est à cet instant seulement que la démocratie révèle sa véritable nature. Un Etat puissant n’est pas celui qui peut tout interdire. C’est celui qui sait où il doit s’arrêter. Et une civilisation politique ne se mesure pas au nombre de choses que le pouvoir est capable de prohiber, mais au nombre d’espaces de liberté qu’il est capable de préserver sans avoir peur de ses propres citoyens. Peut-être est-ce la leçon commune qu’Averroès et Montesquieu pourraient nous laisser aujourd’hui : ne faites pas de l’Etat une nouvelle divinité, ne faites pas de la religion un Etat, ne faites pas de la femme le champ de bataille des hommes, et ne faites pas de la majorité le geôlier de la minorité. Car lorsqu’une démocratie protège le droit de celui qui est différent à rester différent, elle ne protège pas seulement le voile. Elle se protège elle-même.
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