Schuman et De Gasperi, enfants des frontières : quand la frontière devient un pont

Par Marco Baratto, correspondant de Alwarqae au Vatican-Italie

Il est un passage du discours prononcé par le pape Léon XIV à Metz qui mérite une attention particulière, car il contient l’une des clés permettant de comprendre non seulement la naissance de l’Europe, mais aussi certaines des difficultés qui traversent aujourd’hui le continent. Lors de sa rencontre intitulée « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité », le pape a évoqué Robert Schuman et Alcide De Gasperi, deux protagonistes majeurs de la construction européenne, en mettant en lumière un élément de leur parcours personnel qui dépasse la simple dimension biographique : tous deux furent des hommes formés dans des territoires frontaliers, dans des réalités où les appartenances nationales, linguistiques et politiques étaient loin d’être simples. Pour eux, la frontière ne représentait pas une séparation absolue, mais une condition quotidienne de la rencontre entre des mondes différents.

Schuman est né en 1886 au Luxembourg, dans un territoire marqué par la complexité des identités européennes, tandis que De Gasperi est né en 1881 à Pieve Tesino, dans le Trentin alors rattaché à l’Empire austro-hongrois. Leurs expériences personnelles se sont ainsi forgées dans une Europe où les frontières pouvaient changer, où les souverainetés pouvaient se succéder et où des populations pouvaient se retrouver soudainement de l’autre côté d’une frontière sans avoir jamais quitté leur terre.

Il est difficile de ne pas voir dans cette expérience l’une des raisons de leur capacité à penser l’Europe non comme une simple addition d’États, mais comme un espace dans lequel des peuples différents pouvaient construire une coexistence fondée sur la coopération. Le rappel de Léon XIV prend, pour cette raison, une signification particulière. Dans l’histoire européenne, la frontière a souvent été le lieu de l’affrontement, de la guerre et de la confrontation. Mais elle a également été un espace où les cultures se sont rencontrées, où les langues se sont influencées et où les populations ont appris à vivre avec la diversité.

Schuman et De Gasperi appartenaient à ce second monde. Leur formation montre que l’identité ne doit pas nécessairement être vécue comme une forteresse fermée sur elle-même. Au contraire, elle peut devenir plus consciente d’elle-même lorsqu’elle est confrontée à ce qui se trouve à ses côtés. C’est peut-être l’une des intuitions les plus importantes de la génération qui construisit l’Europe après la Seconde Guerre mondiale. Schuman, De Gasperi et les autres pères de l’intégration européenne n’imaginèrent pas un continent dans lequel Français, Italiens, Allemands et autres peuples auraient dû renoncer à leurs identités pour se fondre dans un ensemble indistinct.

Ils pensèrent plutôt à une Europe dans laquelle les identités nationales pourraient continuer à exister, sans pour autant devenir des instruments d’une opposition permanente. La construction européenne ne naquit donc pas de l’effacement des différences, mais de la décision politique d’empêcher que ces différences ne conduisent à nouveau à la guerre.

Léon XIV a également rappelé combien la formation chrétienne de Schuman lui avait transmis le sens de l’égalité, de la dignité du travail et de la personne, tandis que l’expérience d’une région ayant connu des changements de souveraineté lui avait enseigné l’importance du droit international et de la parole donnée. Chez Schuman, l’expérience de la frontière ne produisit donc pas une culture de la peur, mais une culture de la responsabilité. La mémoire des divisions devint un instrument pour les dépasser, et la conscience de la fragilité des équilibres européens se transforma en volonté de construire des institutions capables de rendre la paix plus solide.

On retrouve également cette dimension, malgré la différence de son parcours personnel, dans la figure d’Alcide De Gasperi. Né dans une terre qui appartenait alors à l’Empire austro-hongrois et devenu ensuite l’un des protagonistes majeurs de la politique italienne, De Gasperi fit directement l’expérience de la complexité des appartenances européennes. Son histoire montre à quel point une formation acquise dans un territoire où différentes cultures et identités ne constituaient pas des concepts abstraits, mais faisaient partie de la vie quotidienne, pouvait être riche. La frontière, dans ce sens, ne fut pas seulement une ligne politique : elle fut une école du réel.

C’est précisément cette expérience qui mérite aujourd’hui d’être redécouverte. L’Europe contemporaine continue d’être traversée par des frontières, mais celles-ci ne sont pas uniquement celles qui séparent un État d’un autre. Il existe aussi des frontières culturelles, sociales, religieuses et linguistiques, auxquelles s’ajoutent de nouvelles divisions liées aux migrations, aux inégalités et aux différentes visions de l’avenir. La question décisive n’est donc pas de savoir si les frontières doivent exister – car les identités et les communautés ont aussi besoin de repères et d’appartenances -, mais de déterminer quel sens nous voulons leur donner.

La leçon de Schuman et de De Gasperi suggère qu’une frontière peut protéger une identité sans devenir une barrière contre l’autre. Elle peut préserver une histoire sans devenir un instrument d’exclusion. Elle peut même devenir le lieu privilégié où l’on comprend que sa propre identité n’est pas nécessairement affaiblie par la rencontre avec des identités différentes. Au contraire, cette rencontre peut contribuer à la rendre plus consciente, plus mature et davantage capable de dialogue. Cette conception prend une importance particulière à un moment où la guerre est redevenue une réalité sur le continent européen et où le langage de la politique internationale semble à nouveau dominé par la confrontation.

À Metz, Léon XIV a rappelé que les paroles de la Déclaration Schuman de 1950 conservent une remarquable actualité : une Europe organisée et vivante peut apporter une contribution indispensable à la construction de relations pacifiques. C’est pourquoi le pape a insisté sur la nécessité d’un dialogue patient, du courage de la négociation et de la capacité à dépasser certaines positions particulières au service d’un bien supérieur : la paix.

Ce message ne demande pas à l’Europe d’oublier ses identités. C’est, au contraire, l’inverse. Il invite à retrouver le sens le plus profond de ses identités et de ses racines afin d’en faire des instruments de rencontre plutôt que de confrontation. Schuman et De Gasperi montrent qu’il est possible d’être profondément attaché à sa terre et, dans le même temps, de comprendre qu’aucune terre européenne ne peut vivre durablement isolée des autres.

C’est peut-être précisément le sens du souvenir que Léon XIV a voulu transmettre à Metz. L’Europe n’est pas née parce que ses frontières ont disparu, mais parce que des hommes qui connaissaient le poids des frontières ont décidé qu’elles ne devaient plus être des tranchées. Les frontières peuvent continuer à exister, tout comme existent les nations, les langues, les cultures et les traditions. Mais ce qui doit changer, c’est la manière dont elles sont vécues. La frontière peut être une ligne qui sépare ou un seuil qui permet la rencontre. Elle peut nourrir la peur ou favoriser la connaissance.

Schuman et De Gasperi, enfants de terres frontalières, appartiennent à l’histoire d’une Europe qui comprit cette différence après avoir payé un prix immense à la logique de l’affrontement. Leur héritage ne réside donc pas seulement dans les institutions auxquelles ils contribuèrent, mais aussi dans une conception de l’identité européenne où appartenance et ouverture ne sont pas contradictoires. C’est peut-être là le défi que le pape a de nouveau posé à Metz : non pas construire une Europe sans frontières, mais construire une Europe dans laquelle les frontières ne redeviennent pas des murs et où la rencontre avec l’autre ne soit pas perçue comme une menace, mais comme une possibilité d’enrichissement réciproque.

Au fond, la grande intuition des pères de l’Europe fut précisément celle-ci : La paix ne naît pas de l’effacement des différences, mais de la capacité à les transformer en une raison de coopérer. Et peut-être n’est-il pas anodin que cette intuition ait été particulièrement claire pour des hommes formés aux frontières. Car celui qui naît là où les cultures se rencontrent apprend plus tôt que d’autres qu’une frontière peut diviser une carte géographique, mais qu’elle ne peut empêcher les personnes, les idées et les histoires de se rencontrer.

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