D’Oujda à Sidi Yahia : mémoire, fidélité et élargissement de l’âme
Par Kaïsse Ben Yahya, Ecrivain et Poète -Maroc
Nous quittons Berkane et prenons la route d’Oujda, vers l’extrémité orientale du Royaume. À mesure que nous avançons, le paysage semble changer de tons. La route s’allonge devant nous comme un sentier historique, tracé bien avant nos chemins. Elle traverse une terre de passages, de départs et de retours ; une terre où, durant des siècles, les villes, les caravanes et les hommes ont circulé entre Fès et Tlemcen, entre le Maroc et le Maghreb central. Puis Oujda apparaît. Ville frontière, dit-on. Mais le mot me semble soudain trop étroit pour contenir tout ce que cette ville raconte. Car Oujda est bien une frontière, mais elle n’est pas une séparation. Elle est une lisière, un seuil, une main tendue en permanence à l’extrémité orientale du Royaume. Depuis plus de mille ans, elle se tient sur cette ligne de contact où les peuples se rencontrent, où les histoires se croisent, où les échanges succèdent parfois aux conflits et où, malgré les blessures du temps, la vie finit toujours par reprendre ses voies.
J’ai voulu connaître son histoire. J’ai appris qu’elle fut fondée, à la fin du Xe siècle, par Ziri Ibn Atiyya, chef des Maghraoua zénètes. Elle connut les dynasties, les sièges, les destructions et les reconstructions. On renforça ses murailles. On surveilla ses portes. On voulut protéger la ville de ce qui pouvait surgir de l’extérieur. Et pourtant, étrange paradoxe, ce sont précisément les passages, les rencontres, les circulations et les brassages qui lui ont donné sa profondeur, sa hauteur. Cette histoire me fait penser aux hommes. Nous aussi, nous construisons des murailles autour de nos certitudes. Nous entourons nos appartenances de remparts, nos blessures de fortifications et parfois même nos convictions de portes si lourdes que nous finissons par oublier pourquoi nous les avions fermées. Nous oublions que les remparts furent inventés pour sauvegarder la vie et non pour l’empêcher de circuler.
Oujda me rappelle alors qu’une muraille possède toujours une porte. Et qu’une porte, au fond, n’a de sens que parce qu’un jour quelqu’un doit la franchir. Pour moi, cette porte d’Oujda a longtemps porté un visage. Celui d’une femme. Zoulikha Nasry. Mme Nasry – Zoulikha, comme aiment à l’appeler celles et ceux qui l’ont connue – porte un nom qui finit par se confondre avec Oujda, parce qu’elle en porte, où qu’elle soit, quelque chose de plus secret : une manière de parler, de servir, de se souvenir, d’être fidèle. Lorsque j’entendais parler d’Oujda, son nom n’était jamais très loin dans ma mémoire. Et lorsque j’étais auprès d’elle, pendant ces plus de dix années où j’eus le privilège de la côtoyer presque quotidiennement, c’était parfois un peu d’Oujda qui venait jusqu’à moi. Elle y était profondément attachée. Non pas de cette appartenance bavarde qui proclame sans cesse ses racines, mais de cette fidélité silencieuse qui n’a pas besoin de se dire parce qu’elle se lit dans une façon d’être.
Elle m’a appris, au fil des années, ce que peuvent signifier les mots « fidélité » et « service » lorsqu’ils cessent d’être des principes abstraits pour devenir une discipline quotidienne. Servir n’était pas chez elle une fonction. C’était presque une nature. Une manière de se tenir face au devoir. Une exigence vis-à-vis de soi avant d’être une exigence vis-à-vis des autres. Je l’ai vue travailler, veiller, anticiper, reprendre encore ce qui pouvait être amélioré, sans jamais considérer qu’une mission était achevée tant qu’elle pouvait l’être mieux. Et j’ai compris à son contact qu’il existe une forme de grandeur qui ne réside ni dans le bruit ni dans l’apparence, mais dans cette capacité rare de mettre toute son intelligence, toute son énergie et parfois toute sa vie au service de quelque chose qui vous dépasse. Chaque fois que nous nous rendions à Oujda dans le cadre des activités de la Fondation Mohammed V pour la Solidarité, sous la Présidence effective de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, quelque chose changeait chez elle.
Ou peut-être quelque chose se révélait-il davantage. Son engagement, déjà entier au service de Sa Majesté et de sa Patrie, prenait ici une autre lumière. Il y entrait une fierté presque secrète. Elle ne revenait pas simplement dans une ville. Elle revenait chez elle. Et ce « chez elle » donnait soudain au devoir une dimension différente. Je la regardais parfois parcourir ces rues, les raconter, et j’imaginais la jeune fille qu’elle avait été. L’élève studieuse. L’étudiante brillante. La jeune femme dont personne ne pouvait encore savoir jusqu’où la conduiraient le travail, l’intelligence et cette fidélité au Royaume qui allait devenir l’une des lignes de force de son existence. Quelque part, dans ces rues, avait commencé une histoire qui la mènerait bien au-delà d’Oujda sans jamais véritablement l’en éloigner.
Zoulikha avait un jour quitté sa ville pour faire son chemin, mais elle avait emporté Oujda avec elle. Elle la portait avec cette fierté discrète de l’Oriental, cette force qui n’a pas besoin de hausser la voix pour être reconnue, cette fidélité à la terre natale qui n’enferme pas, mais oblige au contraire à se montrer digne d’elle. Et je me dis aujourd’hui que, parmi tant d’hommes et de femmes d’État issus de cette région, elle avait elle aussi porté très haut cet étendard oriental, non comme un emblème de distinction, mais comme une responsabilité. Zoulikha m’a ainsi appris que l’attachement véritable à une terre n’est jamais un repli sur elle. Il est une dette. Une promesse. Une manière de lui rendre, par le service, un peu de ce qu’elle vous a donné. Aujourd’hui, tandis que j’entre dans Oujda sans elle, sa présence me revient avec une intensité particulière. Certaines absences ont cette étrange propriété de devenir plus présentes précisément dans les lieux où nous aurions voulu partager encore un instant avec ceux qui ne sont plus là. Il suffit alors d’un nom de rue, d’une lumière, d’un accent entendu, parfois de presque rien, pour que la mémoire ouvre une porte que le temps croyait avoir refermée.
Je comprends alors que le seuil dont je cherchais le sens depuis notre arrivée était peut-être déjà là. Avant même Sidi Yahia. Avant le sanctuaire. Avant la prière. Il y avait cette première porte : celle de la mémoire. Et c’est avec elle, avec ce souvenir silencieux de Zoulikha, que je poursuis mon chemin vers Sidi Yahia. Nous arrivons au sanctuaire. Ici, le rythme du voyage ralentit. Autour de ce lieu ancien, l’histoire, la tradition et la mémoire se sont déposées au fil des générations comme les strates successives d’une même terre.
Les récits diffèrent, les traditions se croisent, et les mémoires musulmanes et juives ont associé à cet endroit des figures et des histoires différentes. L’historien cherchera naturellement à établir les faits : une date, un nom, une preuve, un document. Cette recherche est nécessaire. Mais le croyant pose parfois une autre question : « Qu’est-ce que ce lieu a produit dans le cœur des hommes ? » Il existe une vérité des archives et une vérité de la mémoire. La première établit les faits. La seconde révèle ce que les hommes ont choisi d’en faire. Et parfois les deux vérités, loin de s’opposer, se complètent comme deux ventricules d’un même cœur vibrant.
Je marche lentement vers le sanctuaire. À mesure que nous approchons, nous redevenons simplement des hommes entrant dans un espace où d’autres hommes, bien avant nous, ont prié, espéré, souffert, aimé et demandé à Dieu ce que nul pouvoir terrestre ne pouvait leur donner. La cérémonie commence. La dotation Royale est remise. À ne regarder que les mains, on pourrait croire qu’il ne s’agit que d’un geste matériel, de quelque chose qui passe de l’une à l’autre. Mais ce qui se transmet ici ne se mesure pas. Le geste relie un présent à une mémoire. Il inscrit la Sollicitude Royale dans une continuité séculaire et rappelle que ces lieux spirituels furent, au-delà de leur vocation religieuse, des maisons de transmission, de solidarité, de consolation et d’accueil.
Puis vient la prière. Une première voix s’élève. Une autre lui répond. Puis une autre encore. Peu à peu, les voix se rejoignent. Les versets circulent et emplissent les cœurs et le lieu. L’invocation devient rythme. Le rythme devient souffle. Et bientôt, il semble qu’il n’y ait plus plusieurs voix, mais une seule invocation offerte vers le ciel. Je retrouve alors cette sensation qui m’accompagne depuis Al Hoceima. Lorsque plusieurs hommes invoquent ensemble, leurs différences ne disparaissent pas. Elles cessent simplement d’être des obstacles.
Dans cette atmosphère, je repense à Ibn Arabi. À cette intuition cosmique d’un cœur devenu suffisamment vaste pour ne plus craindre les différentes formes par lesquelles les hommes cherchent l’Absolu. Quelle longue et noble initiation faut-il pour parvenir à cette dimension-là ! Nous passons une grande partie de notre existence à défendre ce que nous sommes : notre origine, notre langue, notre histoire, notre foi, nos appartenances. Et tout cela est précieux. Mais peut-être la maturité spirituelle commence-t-elle lorsque notre identité devient assez solide pour ne plus avoir besoin de l’effacement de l’autre afin de se sentir exister.
Le soufisme m’apparaît alors comme une voie de l’élargissement. Il ne nous demande pas de devenir moins nous-mêmes. Il ne nous demande ni de renoncer à nos convictions ni de diluer nos appartenances. Il nous invite à devenir assez vastes pour qu’un autre puisse entrer dans notre espace sans que nous ayons le sentiment d’en sortir nous-mêmes. La véritable frontière n’est donc peut-être pas seulement celle qui sépare deux territoires. Elle est aussi en nous. Elle passe entre le cœur qui se ferme et celui qui accueille. Entre le jugement et l’écoute. Entre la peur de perdre et la joie de partager. Entre la certitude qui condamne et l’humilité qui pardonne et cherche encore. Alors Oujda cesse d’être un simple point cardinal. Elle devient une métaphore.
On peut vivre à la frontière d’un pays. Mais on peut également passer toute son existence à la frontière de soi-même, à quelques pas seulement de l’être que nous pourrions devenir : plus généreux, plus apaisé, plus lumineux. Et ne jamais franchir le seuil. La prière s’achève. Un silence demeure quelques instants. Mais il ne succède pas réellement aux paroles. Il semble plutôt les porter. Comme si le silence était le lieu où les mots, ayant cessé d’être prononcés, commençaient enfin leur travail en nous.
À présent, Oujda m’enseigne le seuil. Et peut-être m’enseigne-t-elle aussi que certains êtres deviennent eux-mêmes des seuils dans notre existence. Ils ouvrent une porte. Ils nous font entrevoir une autre manière de servir, d’aimer, d’être fidèle. Puis ils s’en vont. Mais la porte demeure ouverte. Je pense encore à Zoulikha. Et je me demande si nous ne survivons pas précisément ainsi dans la mémoire de ceux que nous avons rencontrés : non pas seulement par ce que nous leur avons dit, mais par les portes que nous avons ouvertes en eux.
Nous quittons Sidi Yahia et reprenons la route. Je me retourne une dernière fois. Oujda reste derrière nous, à l’extrémité orientale du Royaume. Mais quelque chose d’elle continue désormais le voyage avec moi. Une ville. Un sanctuaire. Une prière. Et le souvenir d’une femme qui m’avait appris, bien avant que je ne cherche le sens de ce voyage, que servir est peut-être déjà une manière de franchir le seuil de soi-même. Je garde alors cette pensée : le cœur aussi possède des frontières. Mais, contrairement à celles que les hommes inscrivent sur les cartes, elles ne sont jamais définitives. Car au bout de tout chemin spirituel, il ne s’agit peut-être finalement de rien d’autre : devenir assez vaste pour accueillir l’autre sans jamais cesser d’être soi, et élargir suffisamment son cœur pour que l’autre puisse y entrer sans que Dieu ait jamais à en sortir.
