« Sept métiers, mais pas de gagne-pain.»
« سبع صنايع والرزق ضايع »
Said Ouattar, Docteur Es-Sciences et Artiste Peintre- Rabat
Le détenu Idir, matricule R-1255, un artisan chevronné et ingénieux. Il est neuf heures du matin quand l’atelier de la prison ouvre ses portes. Idir, l’inventeur des meubles à tiroirs, est un homme maigre, filiforme, usé par le temps. Sa vie a ressemblé à des montagnes russes, faite de chutes et de souffrances. Alors qu’il approche la quarantaine, il a déjà l’air d’un vieillard avachi. Il garde un regard vif. Ses gestes sont lents, et il avance comme on traverse un rêve qui s’éloigne. Tout son corps semble crouler sous le poids de son inexistence ! Sur son établi reposent une série d’outils méticuleusement alignés, avec la précision d’un dentiste, ainsi que des morceaux de bois de thuya de toutes tailles, soigneusement découpés. L’homme arbore une barbe argentée et des dents noircies par la cigarette et le café, les deux seuls compagnons de sa vie chahutée. Dans cette prison, son rêve le plus cher, fut de fumer un joint de cannabis. Il espère pouvoir s’offrir ce luxe pendant la prochaine fête religieuse, quand les gardiens seront détendus et sont moins regardants sur le contenu des paniers de nourriture et de cigarettes apportés par les familles. Les détenus VIP, eux, disposent de circuits de livraison énigmatiques, opérationnels 24 heures/24 et 7 jours sur 7.
L’ homme est un as du bridge et du bricolage. Il adore donner des conseils à tout le monde. Il a rendu service à près de la moitié du personnel de la prison. On lui ramenait toutes sortes de machines considérées irréparables, qu’il parvenait réparer facilement. Il ne cesse de répéter l’adage qui traduisait sa malédiction : « Sept métiers, mais pas de gagne-pain », répétait-il. Travailleur assidu, toujours vêtu de son tablier gris usé, il s’affaire autour d’ un meuble garni de petits tiroirs alignés. Ces alignements évoquent l’image d’un gratte-ciel miniature. Il s’est ingénié à créer des labyrinthes secrets à l’intérieur des tiroirs. Certains de ces tiroirs dissimulaient des cachettes insoupçonnables, dignes d’un film d’Alfred Hitchcock. Il avait d’abord été portier, puis serrurier expérimenté, avant de se spécialiser dans la réparation des coffres-forts.
C’est en pénétrant dans l’intimité des demeures de luxe, où l’on faisait appel à lui pour réparer les coffres-forts, que sa vie a prit un tournant décisif inattendu. Cette orgie de richesses le grisa . Il était ébloui par la diversité des bijoux somptueux et la hauteur des liasses de billets, empilées, flambant neufs qui encombraient les énormes coffres qu’il réparait. Ce déluge de fortunes le fait basculer dans le monde du cambriolage. Son troisième coup tourna au cauchemar.
Un soir, le maître de maison, un homme d’affaires, prévoyant, reçut sur son portable une notification, émanant de son coffre-fort situé au sous-sol de sa luxueuse villa. Il s’arma d’un couteau de boucher et descendit vérifier ce qui se passait. Arrivé en haut de l’escalier qui menait au sous-sol, il s’immobilisa et tendit l’oreille, à l’affût du moindre bruit suspect. A l’étage, juste derrière lui, se tenait le complice du cambrioleur, un voleur peu expérimenté.
Le complice accourut pour désarmer le maitre de maison, qui lui tournait le dos. Pris de panique, il poussa violemment le maître de maison. La victime perdit l’équilibre, dévala l’interminable escalier. Dans sa chute, le couteau lui échappa des mains. Elle s’effondra en bas, de tout son poids, sur la lame. Un flot de sang quitta sa poitrine transpercée. Un silence de mort s’abattit sur les lieux et toute la ville !
Les deux cambrioleurs furent arrêtés, le serrurier et son coéquipier écopèrent de vingt ans de prison, dont huit ans avec sursis. Chaque jour le superviseur de l’atelier passait et s’arrêtait pour suivre l’avancement des travaux et admirer les magnifiques meubles à tiroirs d’Idir. Celui-ci bombait son torse, arborait ce qui lui restait de fierté, et esquissait un sourire ténébreux qui dévoile ses dents noircies, puis lançait au superviseur :
– « Je crée des cachettes si secrètes que même le cambrioleur le plus fûté ne pourrait les dénicher ». Et il lui demande si cela pourrait lui valoir la clémence du juge et une réduction de peine ?
Le superviseur répondait toujours avec entrain :
– « Certainement, continuez ! ».
Le proviseur hoche sa tête de haut en bas, puis la secoue dans tous les sens, avant de poursuivre sa ronde habituelle. Jour après jour, devant les autres détenus médusés, Idir et le superviseur rejouent, inlassablement, cette même chorégraphie. Les paroles du superviseur étaient-elles de sincères encouragements ? étaient-elles ironiques ? Personne ne le saurait !
Lors d’une visite à l’atelier, le directeur du pénitencier, fasciné par les meubles à tiroirs, ordonna qu’on lui en installât un dans son bureau. Idir entoura cette commande spéciale de tous ses soins. Un matin, alors que le directeur rangeait ses dossiers, il tira fortement sur le tiroir central. Ce geste déclencha un déclic et l’ouverture, au fond du tiroir, d’une niche latérale, révélant un casier secret, contenant deux objets en forme de cigares. Son étonnement fut grand lorsqu’il découvrit que ces cigares n’étaient en réalité que deux lettres bien enroulées. L’une était adressée au président du tribunal, l’autre lui était destinée, en sa qualité de directeur du pénitencier.
Les deux lettres se révélèrent être identiques. Elles contenaient des révélations explosives sur un système complexe de trafic de drogue et de corruption. Ce système tentaculaire s’est étendu à tous les rouages du pénitencier. Le contenu des lettres était d’une précision à couper le souffle. Des noms, des chiffres, des numéros de téléphone, des dates, ainsi que les montants échangés y étaient relatés avec une précision troublante. Certaines informations, déjà connues du directeur, renforçaient la crédibilité des révelations. Paradoxalement, Idir, l’auteur et le signataire des lettres, ne réclamait rien en retour.
Le directeur, en homme habile, enferma délicatement les deux cigares dans le coffre-fort de son bureau. Face à ce dilemme cruel, le directeur avait deux choix : étouffer l’affaire pour préserver la réputation de son pénitencier, ou informer le juge de ces révélations, au risque de s’exposer lui-même au scandale et à la destitution. Il préféra l’apaisement et s’engagea sur la voie du silence. Le piège d’Idir venait de se refermer sur lui. Un marchandage muet s’installa entre les deux hommes.
Le lendemain, Idir fut convoqué chez le directeur. Après avoir soufflé le chaud et le froid, le patron se montra cordial. Il ordonna qu’on lui fabrique un autre meuble à tiroirs, tant ils sont beaux, disait-il !. Il demanda, d’une voix amicale, à l’artisan ce qu’il désirait le plus, en ce moment.
– Les trois singes de la sagesse, répondit Idir sans hésitation.
– De quelle sagesse parles-tu ?
– De celle des trois singes, monsieur le directeur.
– Et quelles sont donc ces trois sagesses ?
– Ne rien voir, ne rien entendre et ne rien dire.
– C’est toujours plus facile de les réciter ! rétorqua le directeur.
– Je vous jure, monsieur le directeur, que ma fidélité aux trois singes est immuable.
Quelques mois plus tard, Idir disparut miraculeusement de l’atelier. Les rumeurs allaient bon train. On affirmait qu’il à été évacué, d’urgence en pleine nuit, puis admis dans le service de réanimation d’un grand hôpital. Certains disaient qu’il était entre la vie et la mort ; d’autres affirmaient qu’il était déjà enterré dans son village natal, perdu dans la montagne. On découvrirait, quelques mois plus tard, qu’il avait été libéré. Il aurait bénéficié d’une grace à l’occasion de la fête du sacrifice. Le directeur l’avait inscrit dans la liste des détenus proposés à la grâce pour bonne conduite. Au fond de lui Idir, était fier d’avoir diagnostiqué la machine pénitentiaire. Il est convaincu que cette mécanique est irréparable.

عبقرية السرد.