Soudan : guerre oubliée et un peuple sacrifié

Par : Mohamed EL AICHOUNI
Expert en financement du développement et politiques publiques

Ayant vécu longtemps au Soudan, je ne peux regarder la tragédie qui le déchire comme une simple succession de nouvelles internationales. Derrière les cartes militaires, les noms des généraux et les bilans humanitaires, il y a un pays que je connais, une société et des vies qui ne peuvent être réduites à la guerre. Ce qui se déroule depuis avril 2023 m’apparaît comme un immense gâchis : une guerre fratricide, inutile pour le peuple soudanais, mais dont la prolongation sert des ambitions de pouvoir et des intérêts extérieurs.

Depuis le 15 avril 2023, les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par Abdel Fattah al-Burhan, affrontent les Forces de soutien rapide (FSR), commandées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti. Les deux hommes avaient participé au coup d’État d’octobre 2021, qui avait interrompu la transition engagée après la chute d’Omar el-Béchir en 2019. Leur rupture, notamment autour du contrôle du pouvoir et de l’intégration des forces paramilitaires au sein de l’armée, a précipité le pays dans la guerre et le chaos. [1]

Cette chronologie éclaire une responsabilité fondamentale. La population n’a pas choisi de détruire ses villes, ses moyens d’existence ou son avenir. Le conflit résulte de décisions prises par des dirigeants armés, dans un système où la force militaire a pesé davantage que la volonté des citoyens. Présenter cette tragédie comme l’expression d’une violence inhérente à la société soudanaise serait une injustice supplémentaire. Un peuple qui peine à se nourrir ne peut avoir le « privilège » de se battre.

La diversité du Soudan ne condamne pas le pays à la guerre. Ce sont l’exclusion politique, l’impunité et la concurrence pour le pouvoir qui peuvent transformer les différences en instruments de mobilisation et de persécution. La guerre actuelle appelle donc une analyse des responsabilités, plutôt qu’un discours fataliste sur des populations supposées incapables de vivre ensemble.

Les civils ne sont d’ailleurs pas seulement pris entre deux lignes de front. En septembre 2025, la Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Soudan, mandatée par l’ONU, a documenté des attaques de grande ampleur contre les populations et les infrastructures indispensables à leur survie, imputées aux deux camps. Elle a également conclu que les FSR avaient commis des crimes contre l’humanité dans le contexte du siège d’El-Fasher et de ses environs, notamment des meurtres, des violences sexuelles et des persécutions. [2]

Reconnaître les violations commises par les deux camps ne signifie pas rendre leurs trajectoires, leurs actes ou leurs responsabilités identiques. Cela signifie appliquer une exigence commune : aucune cause proclamée, aucune revendication de légitimité et aucune victoire militaire ne justifie de s’en prendre aux civils. Le sort d’une famille ne devrait jamais dépendre de l’identité, réelle ou supposée, du camp auquel elle serait associée.

L’ampleur de la détresse dépasse largement le nombre de morts directement causés par les combats. Dans son rapport couvrant le premier semestre 2026, l’UNICEF estime à 33,7 millions le nombre de personnes ayant besoin d’une assistance humanitaire et indique que plus de 8 millions d’enfants restent privés d’école. Le 15 mai 2026, la FAO, le Programme alimentaire mondial et l’UNICEF alertaient également sur le fait que près de 19,5 millions de personnes étaient confrontées à une insécurité alimentaire aiguë de niveau « crise » ou plus grave. [3, 4]

Derrière ces chiffres, la guerre détruit aussi le temps : des années d’études perdues, des maladies non soignées, des récoltes manquées, des compétences dispersées et des familles séparées. Une école qui ferme aujourd’hui réduit les possibilités de reconstruction de demain. Un agriculteur contraint de quitter sa terre perd à la fois son revenu et sa capacité à nourrir d’autres familles. La catastrophe humanitaire devient ainsi une catastrophe durable du développement.

La Banque mondiale estime que le produit intérieur brut réel du Soudan s’est contracté de 29,4 % en 2023, puis d’environ 14 % en 2024. Elle décrit une destruction des capacités productives et une forte perturbation de l’agriculture, du commerce et des services. [5] Ces pertes rendent la reconstruction plus difficile : il faudra rétablir les infrastructures, mais aussi les institutions, les revenus et la confiance nécessaires à leur fonctionnement.

Il serait toutefois insuffisant de ne regarder que les combattants visibles. Les armes, les financements, les équipements et les appuis logistiques ont des origines et des intermédiaires. Lors de la présentation de ses travaux au Conseil des droits de l’homme, en septembre 2026, la Mission d’établissement des faits a indiqué avoir des motifs raisonnables de croire qu’un réseau transnational liait des individus et des entités aux Émirats arabes unis, au Tchad, dans le sud-est de la Libye et en Somalie afin de soutenir les FSR. Elle a également souligné l’usage croissant des drones par les deux camps et précisé que ses investigations sur les soutiens extérieurs aux forces armées étaient encore à un stade initial. [6]

En mai 2025, Amnesty International avait identifié des bombes guidées et des obusiers de fabrication chinoise utilisés ou retrouvés au Soudan, estimant qu’ils avaient très probablement été réexportés par les Émirats arabes unis. Ces derniers démentent fournir un soutien militaire aux Forces de soutien rapide. [7, 8] Les conclusions d’enquête doivent être attribuées à leurs auteurs et les démentis doivent être mentionnés. Cette rigueur renforce la dénonciation : elle oblige à examiner les circuits concrets qui permettent à la guerre de se poursuivre.

Les « acteurs invisibles » ne doivent donc pas devenir une formule qui dispenserait de rechercher les preuves. Il faut identifier les fournisseurs, les courtiers, les transporteurs, les financiers et les responsables des éventuels détournements. Tous n’ont pas le même rôle, et leurs responsabilités doivent être établies. Mais la question politique demeure : comment prétendre soutenir la paix tout en laissant fonctionner des réseaux qui accroissent la capacité de tuer ?

Cette guerre est inutile au regard des besoins du peuple soudanais. Elle peut néanmoins avoir une utilité pour ceux qui cherchent à conserver leur pouvoir, à vendre des armes ou à renforcer leur influence. L’or illustre cette économie du conflit : des experts mandatés par l’ONU ont décrit la contrebande de quantités importantes de métal provenant de zones contrôlées par les paramilitaires afin de financer leurs opérations. [9] Le problème dépasse donc la rivalité personnelle entre deux chefs : il concerne les moyens qui rendent matériellement possible la poursuite de la violence.

L’adjectif « oubliée » ne nie pas le travail des humanitaires, des journalistes, des chercheurs et des citoyens soudanais qui documentent la tragédie. Il exprime plutôt l’écart entre l’ampleur de la souffrance et la mobilisation politique nécessaire pour y répondre. Au 30 juin 2026, l’appel humanitaire de l’UNICEF pour le Soudan présentait encore un déficit de financement de 64 %. [3] La compassion ne peut suffire lorsque les secours manquent de ressources et que les populations restent exposées aux attaques.

Mettre fin à la guerre exige une pression sur les moyens qui permettent sa prolongation. La Mission d’établissement des faits recommande de faire respecter l’embargo sur les armes au Darfour et soutient son extension à l’ensemble du Soudan. Elle appelle également à interrompre les soutiens militaires susceptibles d’alimenter les violations et à examiner l’ensemble de la chaîne des responsabilités. [6] La paix suppose que la fourniture d’armes et l’obstruction à l’acheminement des secours aient des conséquences réelles pour leurs auteurs.

Mais un arrêt des combats ne suffira pas à refonder le pays. Une solution durable devra donner aux forces civiles une place décisive, protéger les populations, garantir l’accès humanitaire et engager un véritable travail de justice. Réduire les négociations à un partage du pouvoir entre dirigeants armés ferait courir le risque de reconduire le système qui a produit la catastrophe. Les femmes, les jeunes, les organisations de la société civile, les communautés déplacées et les régions marginalisées doivent pouvoir participer à la définition de l’avenir national.

La reconstruction devra ensuite être jugée sur des résultats concrets : des enfants qui retournent en classe, des centres de santé qui fonctionnent, des familles qui retrouvent un logement sûr, des producteurs qui peuvent travailler et des institutions capables de servir les citoyens. Elle ne saurait se réduire à des annonces de financement ou à la réhabilitation de quelques bâtiments emblématiques. Reconstruire le Soudan signifie rendre à sa population la maîtrise de son avenir.

Pour avoir longtemps vécu dans ce pays, je mesure combien il est injuste de laisser la guerre devenir sa seule image. Le Soudan ne se confond ni avec ses chefs militaires ni avec les intérêts qui nourrissent leur affrontement. Il appartient d’abord aux Soudanais. Aucun peuple ne devrait être condamné à choisir entre la domination des armes, l’exil et la survie. Tant que les armes circuleront plus facilement que les secours, la responsabilité de cette tragédie dépassera ses seuls fronts. Le peuple soudanais a droit à la paix, à la justice et à la possibilité de vivre dignement dans son propre pays.

Références bibliographiques

[1] Reuters. « Why is Sudan at war, and what is the impact? », 15 avril 2026.

[2] Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Soudan / Nations unies. « A war of atrocities: Sudan civilians deliberately targeted… », 5 septembre 2025.

[3] UNICEF. Sudan Humanitarian Situation Report, n° 44, rapport de mi-année, période du 1er janvier au 30 juin 2026.

[4] FAO, Programme alimentaire mondial et UNICEF. « Risk of Famine in Sudan », 15 mai 2026.

[5] Banque mondiale. « Sudan — Overview », 6 octobre 2026.

[6] Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Soudan. Conseil des droits de l’homme, 7 septembre 2026.

[7] Amnesty International. « Soudan », 8 mai 2025.

[8] Reuters. « UN panel investigates Emirati links to seized weapons in Darfur », 29 avril 2025.

[9] Associated Press. « In Sudan’s war economy, gold keeps flowing as miners risk mercury and collapse », juin 2026.

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