Kaboul : Anatomie d’un massacre

Par Zakia Laaroussi, Paris

Il est des lieux que le malheur semble avoir élus pour y établir son trône. La terre d’Afghanistan, ce cœur saignant des empires défunts, ce carrefour de poussière et de légendes où Alexandre pleura ses soldats et où les armées de Sa Majesté vinrent mourir de fièvre, a connu cette semaine une nouvelle secousse de l’horreur. Les chiffres, d’abord, tombent comme des couperets : quatre cents morts, dit-on, dans un hôpital de Kaboul, transformé en charnier par la colère céleste des aéronefs pakistanais. Mais que pèsent les chiffres face à l’abîme ? Quatre cents vies, quatre cents histoires arrachées au récit du monde en une nuit de lundi, alors que la lune, sans doute, brillait avec une indifférence souveraine sur ce théâtre d’ombres. Le monde, cet œil de verre saturé d’images, a un instant vacillé. Puis, comme à son habitude, il a détourné le regard, laissant les décombres fumer en silence.

« Ahsanfaramosh ». Le mot persan, qui signifie « ingrat », bourdonne comme un insecte vénéneux dans les chancelleries d’Islamabad . Il résume à lui seul l’incompréhension et la rage d’une nation qui, ayant cru tisser  la toile de l’Histoire, se retrouve piquée par ses propres araignées. Car le Pakistan, architecte présumé de la résistance contre l’Ours soviétique, sage-femme du premier émirat taliban dans les années 1990, se découvre aujourd’hui un fils prodige qui non seulement le défie, mais l’agresse. Le Frankenstein de Mary Shelley n’a pas pris une ride. Il hante les cols de Khyber et les plaines du Pendjab. L’armée pakistanaise, dans sa quête fiévreuse de « profondeur stratégique », a cru pouvoir domestiquer le fanatisme, l’utiliser comme un chien de berger contre les loups indiens et les visées hégémoniques de ses voisins . Mais le dogue, une fois repu du sang des Rouges, une fois revenu au pouvoir dans son antre kabouli en 2021, a retourné ses crocs contre son maître. Les sanctuaires du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), ce double funeste et plus radical encore de son grand frère afghan, sont devenus la pomme de discorde, l’os que Kaboul refuse de ronger.

L’opération pakistanaise, pompeusement baptisée « Ghazab lil-Haq » (la Colère de Dieu), porte en elle une ironie théologique aussi vaste qu’une cathédrale bombardée. Elle prétend frapper au nom du droit divin contre des « Khawarij », ces dissidents de la première heure de l’islam, dans une tentative désespérée de revêtir une guerre territoriale des oripeaux de la légitimité religieuse . Mais sur l’autel de cette colère sacrée, ce sont les corps d’anonymes, de damnés de la terre, d’hommes venus soigner leur addiction dans ce qui n’était qu’un hôpital — un lieu de soin, donc de vie — qui ont été sacrifiés.

Pour comprendre l’indicible, il faut plonger dans le puits de l’histoire coloniale. Car la guerre qui ensanglante la région est aussi une guerre de fantômes, ceux de l’Empire britannique. En 1893, Sir Mortimer Durand, diplomate de la Couronne, trace au crayon sur une carte une ligne de 2 640 kilomètres. D’un trait, il divise le royaume afghan, sépare des tribus pachtounes qui, depuis la nuit des temps, vivaient en frères ennemis sous la loi du Pashtunwali, ce code d’honneur plus ancien que l’islam lui-même  . Cette ligne, jamais acceptée par Kaboul, est une blessure toujours ouverte, une frontière qui saigne par tous ses pores. L’Afghanistan, ce pays qui n’a jamais connu de joug étranger durable, considère cette démarcation comme un abcès colonial. Le Pakistan, héritier du Raj, y voit une frontière internationale intangible, le socle même de son intégrité territoriale. C’est ce trait de plume victorien, cette géométrie de l’arbitraire, qui nourrit aujourd’hui le feu des canons. Les bombes qui tombent sur Kaboul ne sont pas seulement des bombes au phosphore ; elles sont lestées du poids de 1947, de la création douloureuse du Pakistan, et du rêve avorté d’un « Pachtounistan » indépendant.

Et puis, il y a l’autre. L’ombre portée de New Delhi. Le grand jeu continue, éternel recommencement. Pour Islamabad,  l’Afghanistan taliban était censé être une arrière-cour tranquille, une garantie contre l’encerclement par l’Inde. Or, voilà que le gouvernement de Kaboul, dans un geste de souveraineté ou de défi suicidaire, tend la main à Delhi, acceptant son aide et ses ambassadeurs  . C’est cette trahison-là, ce baiser de l’ennemi, qui semble avoir été l’ultime goutte de fiel dans la tasse de thé d’Islamabad. Le ministre pakistanais de l’Information, pourtant, jure ses grands dieux que l’hôpital n’était pas un hôpital. Ce n’était, souffle-t-il dans un murmure de communication de crise, qu’un repaire de « terroristes », une « infrastructure militaire » [citation source]. Le vocabulaire est éculé, mais toujours efficace. Il transforme les victimes en cibles, les morts en dommages collatéraux, le crime de guerre en opération antiterroriste. Face à lui, Kaboul, par la voix de ses mollahs-soldats, invoque le droit sacré à la défense de la souveraineté, cette souveraineté si chèrement acquise contre les Américains, et que les bombes pakistanaises viennent de violer avec la brutalité d’un viol collectif .

Le penseur postcolonial pourrait voir dans ce massacre la confirmation de la thèse de Frantz Fanon : l’État postcolonial, né de la violence, reste prisonnier des structures mentales et territoriales du colonisateur . Il se bat pour des lignes tracées par d’autres, avec des armes fournies par d’autres, et tue ceux qui partagent sa langue, sa foi, et souvent son sang. Le philosophe, lui, contemplerait avec horreur la facilité avec laquelle le monde bascule dans la barbarie. 400 morts dans un hôpital. Pourquoi pas 4000 ? Pourquoi pas nous ? La question n’est pas rhétorique. Elle nous rappelle que l’ordre mondial n’est qu’une fine pellicule de glace sur un océan de chaos. Les appels à la retenue de l’Union européenne, la demande d’enquête de l’ONU, la dénonciation « barbare » de l’Inde : tout cela est juste, mais tout cela est vain. Ce ne sont que des mots lancés dans le vide, des épitaphes sur une fosse commune que l’on s’empressera d’oublier dès que le prochain attentat, la prochaine frappe, la prochaine catastrophe naturelle auront saturé le cycle de l’information.

Lundi soir, à Kaboul, un hôpital s’est effondré. Sous les décombres, il y avait des hommes, des femmes, des enfants peut-être. Il y avait des corps qui cherchaient à guérir de leurs démons intérieurs et que les démons de la géopolitique sont venus cueillir. Le Pakistan et l’Afghanistan, deux frères siamois reliés par une histoire commune, continuent de se déchirer les entrailles, prouvant une fois de plus que la guerre, dans cette région du monde, est moins une aberration qu’une forme habituelle, presque métaphysique, du dialogue entre les peuples. Le silence qui suit le fracas des bombes est celui, assourdissant, des quatre cents bouches closes à jamais. Il est aussi le nôtre. Celui d’une humanité qui, face à l’horreur, ne trouve plus que des formules convenues et des  communiqués diplomatiques, avant de tourner la page, laissant l’Histoire poursuivre son chemin de croix au milieu des ruines. Car le monde, dit-on, est ainsi fait : il a besoin de ses morts pour savoir qu’il est vivant. Mais à trop compter les cadavres, il oublie parfois d’empêcher le prochain massacre.

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