Par Nawal El-ouazzani, saint Denis
Il est une heure où la nuit cède, où les ombres s’allongent avant de disparaître. C’est dans cet entre-deux que je voudrais parler. Non pas pour répondre à Rachid Benzine – son texte est juste, sa douleur légitime -mais pour ajouter une strate à cette douleur, pour creuser plus profond encore dans la chair de ce malentendu français. Cette phrase devrait être une évidence. Elle est pourtant, dans le débat public, une révolution silencieuse. Personne ne l’a dit sur les plateaux. Personne n’a rappelé cette vérité première :Bally Bagayoko… cet homme, élu maire de Saint-Denis par ses concitoyens, n’est pas un « maire noir ». Il est maire. Français. Point.
Fanon, que Benzine convoque à juste titre, a écrit dans Peau noire, masques blancs : « Le Noir n’est pas. Pas plus que le Blanc. » Il voulait dire par là que l’assignation raciale est une prison pour tous, une réduction de l’être à son apparence. Mais il disait aussi, et on oublie souvent de le citer, que la libération passe par la reconnaissance de l’universel concret, pas par l’enfermement dans la particularité.
Quand Apolline de Malherbe demande à Bagayoko : « Vous disiez que c’est aussi la ville des Noirs, est-ce que ça compte pour vous ? », elle ne commet pas seulement une erreur professionnelle. Elle commet un geste philosophique : elle refuse à cet homme le droit d’être français sans guillemets, sans adjectif, sans parenthèse. Revenons à cette phrase magnifique, trop peu commentée dans sa profondeur historique : « La ville des Rois et du peuple vivant. »
Savez-vous ce qu’est Saint-Denis ? C’est la nécropole des rois de France. C’est là que reposent les corps de Clovis, de François Ier, de Louis XIV. C’est aussi, depuis un siècle et demi, la terre d’accueil des vagues successives de l’immigration française. Arméniens dans les années 20, Espagnols et Italiens dans les années 30, Portugais dans les années 60, Maghrébins et Africains ensuite.
Bagayoko, en une phrase, disait l’unité profonde de cette histoire. Les rois morts et le peuple vivant. Les cathédrales de pierre et les tours d’habitation. Les noms gravés dans le marbre et les noms qui s’écrivent aujourd’hui sur les listes électorales. Et que lui répond-on ? « Vous avez dit la ville des Noirs. » Comme si la couleur noire devait toujours primer sur la francité. Comme si un Français d’origine africaine ne pouvait pas parler de Clovis sans qu’on lui rappelle sa couleur. Comme si l’universel n’était pas son héritage, mais seulement celui des Blancs.
Il y a, dans cette affaire, un manquement plus grave encore que la malhonnêteté intellectuelle de l’extrême droite …car de celle-ci, on n’attend rien d’autre que ce poison quotidien. Le plus douloureux, c’est le silence des héritiers des Lumières. Où sont ceux qui auraient dû rappeler que la République française, dans son principe, ne connaît que des citoyens ? Où sont les voix qui auraient dû dire : « Peu importe la couleur de sa peau, cet homme est notre maire, notre concitoyen, notre égal » ?
Ce silence est assourdissant. Il dit que le logiciel colonial n’a pas été désinstallé. Que dans l’inconscient collectif, un Français blanc peut parler des rois sans qu’on y trouve à redire, mais qu’un Français noir, lui, doit être renvoyé à ses origines supposées. Comme s’il y avait des Français de première zone, dont le rapport à l’histoire nationale serait toujours suspect, toujours à justifier.
Benzine parle du « chagrin politique ». C’est juste. C’est beau. C’est triste. Mais permettez-moi d’ajouter : il y a aussi une colère légitime. Une colère qui ne demande pas la charité des excuses télévisées, mais la reconnaissance pleine et entière de ce que nous sommes : des Français, tout simplement. Je suis née à Casablanca. Je suis arrivée en France . J’ai appris l’histoire de France, ses gloires. J’ai fait mien ce pays, ses contradictions, ses promesses. Quand je parle des rois de France, je ne parle pas en « Arabe ». Je parle en Français. Quand Bagayoko parle de Saint-Denis, il ne parle pas en « Noir ». Il parle en maire d’une ville française.
Fanon le savait, qui écrivait dans Les Damnés de la terre : « Il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf. » Cet homme neuf, ce n’est pas celui qui revendique sa différence comme un étendard. C’est celui qui dépasse les assignations pour rejoindre l’humain commun. Bagayoko, sur ce plateau, a été cet homme neuf. Il n’a pas joué la victime. Il n’a pas fait de procès. Il a simplement corrigé : « Ce n’est pas la ville des Noirs, c’est la ville des Rois, et du peuple vivant. » Il a remis l’universel au centre. Il a rappelé que Saint-Denis n’appartient à aucune communauté, mais à tous les Français, à toute l’histoire, à tout le peuple vivant.
Et nous, que faisons-nous ? Nous nous apitoyons sur le chagrin. Nous analysons la mécanique raciste. Nous déconstruisons les implicites. Tout cela est nécessaire. Mais peut-être faudrait-il aussi, simplement, affirmer : cet homme est notre maire. Il parle en notre nom. Ses mots sont nos mots. Son histoire est notre histoire. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un choix de civilisation. Ou bien nous acceptons la logique tribale qui veut que seuls les Blancs aient le droit de parler des rois blancs, que seuls les Noirs aient le droit de parler des questions noires, que seuls les Arabes aient le droit de parler de l’islam. Ou bien nous tenons ferme le cap républicain : tout citoyen peut parler de tout, participer à tout, incarner tout.
La première option, c’est la guerre de tous contre tous. C’est l’Amérique des campus, avec ses assignations identitaires, ses espaces sécurisés, ses hiérarchies victimaires. La seconde option, c’est la France des Lumières, revue et corrigée par l’histoire, consciente de son passé colonial, mais tendue vers l’universel. Bagayoko incarne cette seconde option. Il est la preuve vivante que la République peut fonctionner, qu’un enfant de l’immigration peut devenir maire d’une ville historique, que la couleur de peau n’est pas un destin. Et que lui répond-on ? « Vous avez dit la ville des Noirs. »
Apolline de Malherbe s’est excusée. C’est bien. Mais les excuses individuelles ne suffisent pas quand le problème est systémique. Combien de fois, sur les plateaux, voit-on des journalistes interroger des personnalités non-blanches exclusivement sur les questions d’immigration, de racisme, de banlieue ? Combien de fois voit-on un écrivain noir invité pour parler de littérature générale, et pas seulement de littérature « beur » ou « afro » ? Le problème n’est pas la malveillance. elle existe, certes, mais ce n’est pas le cœur du sujet. Le problème, c’est le réflexe. C’est cette manière automatique de penser que la couleur détermine la parole. C’est cette incapacité à voir l’universel là où il se trouve, y compris – surtout – chez ceux qui ne lui ressemblent pas.
Bally Bagayoko, ce matin du 15 mars, a dit une chose très simple et très profonde : l’histoire de France est une. Les rois morts et le peuple vivant. Les pierres et les hommes. Le passé et l’avenir. Tout cela ensemble, mêlé, indissociable. Ceux qui n’ont entendu que « la ville des Noirs » n’ont pas seulement commis une erreur d’oreille. Ils ont manqué l’essentiel : la proposition magnifique d’un homme qui, sans bruit, sans violence, sans ressentiment, nous offre la seule chose qui vaille: l’unité retrouvée de notre histoire commune.
