Par Zakia Laaroussi, Paris
Dans une époque européenne traversée par les crispations identitaires, les souverainetés anxieuses et les fatigues démocratiques, le discours prononcé par Emmanuel Macron autour de la Francophonie et de l’Université Senghor d’Alexandrie ne relevait pas seulement de la politique culturelle. Il touchait à quelque chose de plus rare : une certaine idée de la civilisation française.
Car il existe des moments où un chef d’État cesse d’être simplement un gestionnaire du présent pour redevenir l’héritier d’une longue mémoire historique. En rappelant le rôle fondateur de cette institution méditerranéenne ouverte en 1990 pour former les élites francophones africaines et méditerranéennes aux enjeux du développement, Emmanuel Macron ne célébrait pas uniquement un établissement universitaire. Il réhabilitait une ambition intellectuelle presque oubliée : celle d’une Francophonie conçue non comme un vestige postcolonial, mais comme un espace vivant de transmission, de pensée et d’émancipation.

Et dans cette architecture morale de la Francophonie contemporaine, un nom revient avec une évidence presque patrimoniale : celui de Jack Lang. Il faut rendre à César ce qui appartient à César. Car peu d’hommes publics auront, avec autant de constance et d’élégance, défendu l’idée que la langue française n’est pas une nostalgie impériale mais une géographie spirituelle. Jack Lang comprit avant beaucoup d’autres que la Francophonie ne survivrait ni par les institutions seules, ni par les sommets diplomatiques, mais par la culture, l’éducation, les artistes, les universités et la circulation des imaginaires.
Il fut l’un des derniers grands ministres pour qui la culture ne constituait pas un supplément décoratif de la République, mais son cœur battant. Dans le discours présidentiel, cette filiation était perceptible : la Francophonie y apparaissait non comme une stratégie d’influence froide, mais comme une communauté de destin intellectuel. Une langue qui relie Dakar à Beyrouth, Alexandrie à Montréal, Tunis à Paris, non par domination, mais par partage d’une certaine idée du débat, de la nuance et de l’universel.
Et c’est précisément là que le propos de Macron acquiert une profondeur singulière. Dans un climat public saturé par les polémiques judiciaires, les simplifications idéologiques et les tribunaux médiatiques permanents, le président français a tenté – implicitement mais clairement – de réintroduire une distinction essentielle entre ce qui relève du judiciaire et ce qui relève du droit moral, historique et politique. Car une démocratie mature ne confond pas la procédure avec la vérité historique, ni la légalité immédiate avec la légitimité civilisationnelle. Il est des œuvres, des héritages et des engagements qui dépassent les contingences administratives du moment. Défendre cela, ce n’est pas contourner l’État de droit ; c’est rappeler que les nations vivent aussi de reconnaissance, de mémoire et de fidélité intellectuelle.
La grandeur politique réside souvent dans cette capacité à hiérarchiser les temporalités : le bruit du présent d’un côté, la longue durée des civilisations de l’autre. À cet égard, le discours de Macron fut moins technocratique qu’on ne pourrait le croire. Il portait une intuition presque gaullienne : une nation qui cesse de croire à sa mission culturelle finit toujours par réduire sa puissance à l’économie ou à la sécurité. Or la France n’a jamais été seulement une puissance matérielle. Elle fut, durant des siècles, une puissance de langue, d’idées et d’esprit.
Et si la Méditerranée demeure aujourd’hui un espace fracturé par les guerres, les migrations, les radicalités et les désordres géopolitiques, la Francophonie pourrait redevenir ce qu’elle fut parfois à son meilleur : une diplomatie de l’intelligence. C’est pourquoi l’Université Senghor conserve une valeur symbolique immense. Non parce qu’elle représente une survivance institutionnelle, mais parce qu’elle incarne une conviction devenue rare : celle que la connaissance peut encore construire des ponts là où les États dressent des frontières.
Au fond, le véritable enjeu du discours présidentiel était peut-être là : rappeler que la langue française n’est pas seulement un héritage à préserver, mais une responsabilité à transmettre. Et dans un monde dominé par la brutalité algorithmique, les passions instantanées et l’appauvrissement du langage public, cette ambition ressemble presque à une forme de résistance civilisationnelle.
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