Par Zakia laaroussi, Paris
En Ukraine, Poutine croit en sa « cause juste ». Mais la politique est-elle vraiment ce que l’on croit, ou ce que l’on laisse, comme un résidu fossile, dans le crâne des peuples ? Sur la place Rouge, ce 9 mai 2026, absence de chars. Seulement la parole solitaire d’un vieux président russe affirmant que son épée est bénie par la nécessité. Face à lui, l’Amérique de Trump s’offre le luxe d’une trêve de trois jours. L’un jure par la foi patriotique ; l’autre par le contrat. Telle est la fracture originelle : entre l’âme et le deal.
Lorsque Poutine invoque la justice de sa cause, il ne parle pas en juriste. Il parle en moine-soldat, héritier des starets dostoïevskiens. Pour lui, la politique n’est pas une gestion, c’est une liturgie sacrificielle. Il croit sincèrement que la Russie est la gardienne d’une verticalité sacrée face à l’horizontalité corrompue de l’Occident. Mais ici s’élève la question du philosophe grec Thucydide : » La force fait ce que la justice dicte ? Ou la justice n’est que l’avantage du plus fort ? » Dans son for intérieur, le tsar du 21ème siècle a inversé le problème : ce n’est pas la justice qui guide son action, c’est son action qui cristallise une vérité pour son peuple. La « cause juste » est alors un palimpseste …on écrit la vérité du jour par-dessus le sang des siècles.

Jetons un regard arabe. Le grand historien du Maghreb, Ibn Khaldoun (1332-1406), nous avertit : les dynasties ne meurent pas par défaite militaire, mais par perte de ‘asabiyya …ce lien vital invisible entre le chef et la tribu. Poutine sait que sans ce lien, même les missiles deviennent muets. Sur la place Rouge sans chars, il incarne ce dernier feu de camp d’une ‘asabiyya russe menacée par la modernité liquide. À l’opposé, Trump, le roi du deal, agit comme un marchand de Venise métaphysique : il ne demande pas la loyauté mais la signature. D’un côté, le pacte de sang ; de l’autre, le contrat à l’encre sympathique.
Aristote écrivait que l’homme est un zôon politikon, un animal politique. Mais Al-Maari, le poète aveugle de Syrie, rétorquait : « La terre n’aime pas ceux qui la gouvernent ; elle aime ceux qui la fertilisent de leurs os. » C’est là le secret : ce qui reste d’un dirigeant, ce n’est pas la liste de ses croyances, aussi ardentes soient-elles, mais la couche géologique de sa volonté laissée dans l’inconscient collectif. Poutine croit que sa cause est juste parce qu’elle s’enfonce comme un coin dans le granit slave. Trump ne s’embarrasse d’aucune cause : il laisse derrière lui une absence de certitude… un vide où seules les transactions comptent. Le premier crée des martyrs ; le second, des clients.
Dans ma région, les mères disent : « Celui qui se croit la pluie finit par noyer son propre jardin. » Mais la sagesse russe répond : « La vérité n’est pas dans l’eau, elle est dans la glace. » À l’aube de cette trêve Trompe-la-Mort, je remercie la terre d’Ukraine qui porte encore des tournesols poussant sur des cratères. Et je remercie ces mères -russes et ukrainiennes- dont les larmes, contrairement aux » causes justes « , ne mentent jamais.
Vladimir Poutine et Donald Trump ne sont pas deux dirigeants, mais deux archétypes. L’un croit que la politique est une théologie armée. L’autre croit qu’elle est une comptabilité perpétuelle. Mais nous, les peuples, nous savons une chose qu’aucun d’eux ne dit : à la fin, ce qui reste, ce ne sont ni vos croyances ni vos contrats. Ce sont les cicatrices sur le visage des enfants, et les mots qu’ils inventeront pour nommer ce que vous leur avez fait. Là où Poutine voit une » cause juste « , l’histoire ne verra qu’un silence rempli de plomb. Et là où Trump voit une » victoire « , elle ne verra qu’une facture impayée.
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