Par Zakia Laaroussi, Paris
Parfois, en diplomatie, les poignées de main dissimulent davantage de tensions que les silences. Les sourires officiels eux-mêmes peuvent porter le poids des contentieux historiques, des intérêts contradictoires et des méfiances jamais totalement dissipées. La visite du ministre français de la Justice, Gérald Darmanin, à Alger ne relève donc pas du simple cérémonial protocolaire : elle constitue un véritable test politique entre deux États condamnés à se parler autant qu’ils demeurent incapables de se réconcilier pleinement.
Car la relation entre la France et l’Algérie n’est pas une relation bilatérale ordinaire. Elle est une mémoire vivante. Une relation traversée par les blessures de l’Histoire, les héritages de la colonisation, les flux migratoires, les dépendances énergétiques, les fractures identitaires et les ambiguïtés affectives d’un passé qui refuse obstinément de devenir passé. Chaque rapprochement entre Paris et Alger porte ainsi une double lecture : stratégique dans les chancelleries, émotionnelle dans les sociétés.
Cette visite intervient après une période de refroidissement particulièrement aiguë. Derrière les crispations autour des visas, des expulsions de ressortissants algériens, des dossiers sécuritaires et des différends mémoriels, s’était installée une forme de guerre diplomatique silencieuse. Paris donnait parfois l’impression de vouloir rappeler Alger à une forme de discipline géopolitique ; Alger, de son côté, cherchait à redéfinir le rapport avec l’ancienne puissance coloniale depuis une position plus souveraine, plus assurée, portée notamment par le retour de l’Algérie au centre des équilibres énergétiques méditerranéens depuis la guerre en Ukraine.

Mais les États ne vivent pas de susceptibilités historiques ; ils vivent de nécessités stratégiques. La France a besoin de l’Algérie. Non seulement pour contenir les tensions migratoires et sécuritaires dans l’espace méditerranéen, mais aussi parce qu’Alger est redevenue un acteur central dans les questions énergétiques, sahéliennes et antiterroristes. L’Algérie, quant à elle, sait que les investissements, les technologies, les échanges économiques et une partie de son accès au marché européen demeurent, en partie, liés au canal français. Ainsi, derrière les rhétoriques de souveraineté et les poussées nationalistes des deux côtés de la Méditerranée, persiste une interdépendance que nul ne peut réellement rompre.
Dès lors, la question essentielle demeure : cette visite constitue-t-elle un nouveau combustible diplomatique ou une chaleur politique capable de réchauffer durablement la relation ? À première vue, tout semble indiquer une volonté d’apaisement calculé. Le simple fait que Paris dépêche un ministre régalien tel que Darmanin est en soi un signal politique. L’homme n’incarne ni la naïveté diplomatique ni la complaisance ; il est identifié, au contraire, à une ligne ferme sur les questions migratoires et sécuritaires. Sa présence à Alger signifie donc que la France cherche à rouvrir des canaux devenus trop coûteux à laisser gelés.
Cependant, sous cette chaleur diplomatique demeure un combustible hautement inflammable. Aucun des grands différends structurels n’a été véritablement résolu. La mémoire coloniale reste une fracture ouverte, susceptible d’embraser les relations à la moindre déclaration maladroite. Les expulsions de migrants algériens continuent d’alimenter les tensions politiques et médiatiques. À cela s’ajoute la rivalité diffuse autour de l’influence au Sahel et en Afrique du Nord, où Alger observe toujours avec méfiance les mouvements stratégiques français.
Le plus frappant, aujourd’hui, est peut-être que la relation franco-algérienne n’est plus gouvernée par la nostalgie historique mais par la froideur des intérêts. Cela la rend à la fois plus stable et plus fragile. Plus stable, parce que les intérêts imposent le dialogue ; plus fragile, parce qu’ils ne créent jamais une confiance véritable.
L’Algérie de 2026 n’est plus celle des années quatre-vingt-dix. Elle aspire à un partenariat sans tutelle ni condescendance. Et la France, traversée par ses propres crises identitaires, migratoires et politiques internes, aborde désormais la question algérienne avec une sensibilité accrue, parfois nerveuse, où se mêlent sécurité, mémoire et débat national sur l’identité.
Ainsi, tout rapprochement entre les deux capitales ressemble à une trêve prudente davantage qu’à une réconciliation profonde.
Il serait pourtant erroné de sous-estimer la portée symbolique de cette visite. En politique internationale, les gestes précèdent souvent les accords. Le déplacement d’un haut responsable français à Alger après des mois de crispation signifie que les deux États ont mesuré le coût réel de l’éloignement. Ni Paris ne peut stabiliser durablement le sud de la Méditerranée sans Alger, ni Alger n’a intérêt à transformer sa relation avec la France en conflit permanent d’usure diplomatique.
Cette visite n’est donc probablement ni un véritable réchauffement ni une simple manœuvre tactique. Elle ressemble davantage à une température politique soigneusement régulée : suffisamment élevée pour empêcher le gel des relations, mais encore trop faible pour faire fondre les couches profondes de défiance accumulées depuis des décennies.
Les relations franco-algériennes demeurent, au fond, semblables à une braise sous la cendre : chaque rapprochement y apporte un peu de chaleur… tout en réveillant la crainte persistante de l’incendie.
📲 Partager sur WhatsApp