Par Zakia Laaroussi, Redactrice en cheffe-Paris
Il est des époques qui construisent des cathédrales. La nôtre construit des frontières. Non pas seulement des murs de béton, des clôtures d’acier ou des systèmes de surveillance capables de distinguer un visage dans l’obscurité. Elle construit surtout des frontières invisibles, infiniment plus puissantes. Des frontières de richesse, de naissance, de hasard, de passeport, de mémoire et d’espérance. Le drame migratoire qui se joue régulièrement aux portes de l’Europe ne commence jamais sur une plage, ni devant une clôture, ni dans un poste frontière. Il commence beaucoup plus loin. Il naît dans une école qui ne sera jamais construite. Dans un champ devenu stérile.
Dans une guerre qui dure plus longtemps que l’enfance. Dans une corruption devenue un paysage. Dans un climat qui transforme les récoltes en poussière. Et surtout dans cet instant presque métaphysique où un homme regarde son avenir et découvre qu’il ne possède plus qu’une seule direction possible. Partir. On répète souvent que les migrants franchissent les frontières. C’est inexact. Ils traversent d’abord un seuil intérieur. Le plus difficile de tous. Celui où un être humain accepte de quitter sa langue, sa maison, les tombes de ses ancêtres, les odeurs de son quartier, les arbres qui connaissaient son nom, pour confier son existence à une mer qui ne promet rien. Personne ne choisit la tempête lorsqu’il possède
encore un port.

L’Europe est aujourd’hui placée devant une contradiction presque tragique. Elle est née, dans son récit contemporain, de la libre circulation, de l’ouverture économique et de l’universalisme des droits. Pourtant, jamais elle n’a autant parlé de contrôle, de barrières et de protection. Faut-il y voir une hypocrisie ? La réponse est plus complexe. Les États ont le devoir de protéger leurs frontières. Sans frontières, il n’existe ni souveraineté, ni responsabilité politique, ni organisation démocratique durable. Mais les frontières ne peuvent pas résoudre, à elles seules, les déséquilibres qui produisent les migrations. Elles peuvent ralentir un mouvement. Elles ne peuvent pas supprimer la force qui le pousse. On peut arrêter un fleuve avec un barrage pendant un temps. On ne supprime pas la gravité qui fait descendre l’eau.
Une autre illusion mérite pourtant d’être abandonnée. Réduire les migrations à une conséquence exclusive du passé colonial serait une simplification. Les héritages historiques comptent. Les inégalités économiques comptent. Les conflits armés comptent. Les dictatures comptent. Le changement climatique compte. Les réseaux criminels comptent. Les choix politiques des États d’origine comme des États d’accueil comptent également. L’histoire ressemble rarement à une ligne droite. Elle ressemble davantage à une galaxie où des milliers de forces invisibles modifient en permanence la trajectoire des sociétés.

La véritable crise n’est peut-être pas migratoire. Elle est intellectuelle. Nous continuons à parler du monde avec les catégories du siècle dernier alors que la réalité est devenue liquide. Les capitaux traversent les continents en une fraction de seconde. Les données numériques ignorent les douanes. Les virus franchissent les océans sans passeport. Le carbone ne présente aucun visa aux frontières. Seul l’être humain pauvre découvre soudain que la géographie est redevenue une forteresse. Quelle étrange civilisation. Nous avons libéré les marchandises avant de comprendre comment préserver la dignité des hommes.
Faut-il alors abolir les frontières ? Certainement pas. Les frontières demeurent nécessaires. Elles organisent les responsabilités, garantissent la sécurité et donnent une cohérence juridique aux États. Mais croire qu’elles suffiront à régler les migrations relève d’une autre illusion. Une frontière peut empêcher un passage. Elle ne supprime ni la faim, ni la guerre, ni le désespoir. Aucune clôture n’est assez haute pour enfermer une espérance.
Le débat européen gagnerait aujourd’hui à retrouver une vertu devenue rare. La nuance. Tous les migrants ne sont ni des héros, ni des délinquants. Tous les défenseurs du contrôle des frontières ne sont pas hostiles aux droits humains. Tous les partisans de l’accueil ne sont pas naïfs. Les slogans rassurent les foules. La complexité construit les solutions. Or la politique contemporaine préfère souvent les certitudes bruyantes aux vérités patientes.

La Méditerranée est devenue le plus grand miroir moral de notre époque. Chaque embarcation y transporte moins des migrants que des questions. Pourquoi la naissance continue-t-elle de décider autant du destin ? Pourquoi certaines vies disposent-elles de toutes les possibilités quand d’autres doivent négocier leur avenir avec les vagues ? Pourquoi le monde accepte-t-il qu’un enfant apprenne d’abord à distinguer les passeurs avant de découvrir les livres ? Ces interrogations dépassent largement l’Europe. Elles concernent l’humanité tout entière.
Peut-être avons-nous commis une erreur fondamentale. Nous avons cru que les frontières étaient des lignes. Elles sont en réalité des symptômes. Lorsque les écarts de développement deviennent abyssaux, les frontières cessent d’être de simples limites géographiques. Elles deviennent les cicatrices visibles d’un déséquilibre beaucoup plus profond. Le défi du 21 ème siècle ne sera donc pas de faire disparaître les frontières. Il sera de construire un monde où les traverser ne sera plus un acte de désespoir, mais un simple choix de liberté. Ce jour-là, les murs n’auront peut-être pas disparu. Mais ils auront cessé d’être les derniers témoins silencieux de l’inégalité des hommes.
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