Par Zakia Laaroussi, Paris
Dans le monde contemporain, les épidémies ne sont plus seulement des catastrophes biologiques. Elles sont devenues des événements géopolitiques majeurs, des instruments de pouvoir, des révélateurs de fractures civilisationnelles. Les critiques américaines contre l’Organisation mondiale de la santé au sujet d’Ebola en République démocratique du Congo dépassent ainsi largement la simple question sanitaire. Lorsque Marco Rubio accuse l’OMS d’avoir tardé à identifier l’épidémie, il parle autant au nom d’une stratégie politique que d’une préoccupation médicale.
Car derrière Ebola se cache désormais une bataille beaucoup plus profonde : celle de la souveraineté mondiale sur la gestion du vivant. Depuis le retrait américain de l’OMS sous Donald Trump, une méfiance structurelle s’est installée entre Washington et les institutions internationales. L’Amérique ne supporte plus facilement l’existence d’espaces décisionnels globaux qu’elle ne contrôle pas totalement.

Ainsi, chaque crise sanitaire devient aussi une lutte d’influence. L’histoire nous enseigne pourtant que les pandémies ont toujours bouleversé les architectures du pouvoir. Thucydide, dans son récit de la peste d’Athènes, expliquait déjà que les épidémies détruisent non seulement les corps, mais aussi les certitudes politiques et morales des sociétés. La peste noire au Moyen Âge avait fissuré l’autorité religieuse européenne. Le Covid-19 a fragilisé la confiance dans les États modernes. Ebola, lui, agit aujourd’hui comme un révélateur brutal des tensions entre puissances, organisations internationales et industries pharmaceutiques.
L’Afrique centrale devient alors bien davantage qu’un foyer épidémique : elle devient un théâtre géopolitique mondial. Et c’est là qu’apparaît la dimension tragique de cette histoire. Le continent africain, longtemps exploité par les logiques coloniales, reste souvent perçu à travers le prisme occidental de la crise permanente : guerres, famines, virus, chaos. Frantz Fanon dénonçait déjà cette vision du Sud global réduit à une zone pathologique dans l’imaginaire des anciennes puissances impériales.
Mais au XXIe siècle, les pandémies introduisent une nouveauté vertigineuse : la santé publique devient un champ stratégique comparable à l’énergie ou à l’armement. Qui détecte l’épidémie ? Qui déclare l’urgence mondiale ? Qui produit le vaccin ? Qui contrôle les données sanitaires ? Derrière ces questions techniques se cache désormais une lutte pour la domination informationnelle et politique. Michel Foucault aurait vu dans cette situation l’expression ultime de la « biopolitique » moderne : les États et les institutions gouvernent désormais par la gestion de la peur biologique autant que par les lois ou les armées.
Les États-Unis comprennent parfaitement que le siècle à venir sera aussi celui des guerres sanitaires et des souverainetés médicales. D’où cette tension permanente avec les structures internationales comme l’OMS. Ebola devient alors un symbole immense : un virus microscopique révélant les fragilités de la mondialisation, les rivalités impériales et la crise de confiance envers les institutions globales.

Comme dans un roman russe monumental, tout semble vaciller simultanément : les empires doutent, les organisations internationales se fissurent, les populations ont peur, et au milieu de cette immense confusion historique, un virus venu des forêts africaines rappelle brutalement que la civilisation moderne reste suspendue à une vulnérabilité primitive. La vraie question n’est donc peut-être plus de savoir si l’OMS a tardé, La vraie question est plus inquiétante encore : sommes-nous entrés dans une époque où les pandémies elles-mêmes deviennent des armes symboliques dans la nouvelle guerre froide mondiale ?
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