Par Marco Baratto, politologue- Italie
Avec Magnifica humanitas, sa première encyclique consacrée à « la sauvegarde de la personne humaine à l’époque de l’intelligence artificielle », Léon XIV place immédiatement son pontificat au cœur du débat mondial sur la technologie et le destin de l’homme. Signée le 15 mai, date anniversaire de la Rerum Novarum de Léon XIII, cette encyclique apparaît déjà comme une tentative de répondre à la nouvelle révolution industrielle : celle des algorithmes et de l’intelligence artificielle.
En 1891, Rerum Novarum dénonçait les excès du capitalisme industriel et défendait la dignité des travailleurs face à la machine. En 2026, la question n’est plus seulement celle de la force mécanique, mais celle de la puissance cognitive des systèmes artificiels. L’homme n’est plus menacé uniquement dans son travail ; il l’est désormais dans sa capacité de jugement, dans son autonomie intérieure et même dans sa définition philosophique.
Car l’intelligence artificielle ne transforme pas seulement l’économie : elle modifie notre rapport à la vérité, au temps, à la liberté et à la conscience. Les algorithmes anticipent nos comportements, sélectionnent les informations que nous voyons et influencent nos décisions. Peu à peu, la technique ne se contente plus d’assister l’homme : elle tend à orienter sa perception du réel. C’est précisément ce glissement que semble vouloir analyser Léon XIV. Derrière la question technologique apparaît une interrogation beaucoup plus profonde : qu’est-ce qu’un être humain dans une civilisation gouvernée par les données ?
La philosophie moderne avait déjà placé la raison au centre de l’identité humaine. Mais avec l’intelligence artificielle, une rupture se produit : certaines fonctions intellectuelles autrefois considérées comme spécifiquement humaines – écrire, traduire, analyser, diagnostiquer – peuvent désormais être imitées par des machines. Dès lors, où réside encore la singularité de la personne ?
L’encyclique pourrait répondre que l’homme ne se réduit jamais à l’intelligence calculatrice. La conscience, la responsabilité morale, la compassion, la capacité d’aimer ou de souffrir échappent à toute modélisation algorithmique. Une machine peut traiter des milliards de données, mais elle ne possède ni intériorité ni expérience existentielle. Cette distinction devient fondamentale dans un monde où les décisions automatisées prennent une place croissante. Les systèmes algorithmiques influencent déjà les domaines judiciaires, financiers, médicaux et politiques. Pourtant, une question demeure sans réponse claire : qui porte la responsabilité morale lorsqu’une machine se trompe ?
Mais l’aspect le plus inquiétant concerne probablement le domaine militaire. L’intelligence artificielle ouvre aujourd’hui la voie à une guerre automatisée : drones autonomes, systèmes de ciblage prédictif, armes capables d’identifier et d’éliminer des objectifs sans intervention humaine directe. Cette évolution marque un tournant philosophique majeur. Depuis des siècles, même dans la violence de la guerre, la décision de tuer relevait encore d’une responsabilité humaine. Avec les armes autonomes, cette responsabilité risque d’être transférée à des systèmes computationnels dépourvus de conscience morale.
Le problème devient alors métaphysique autant que politique : une machine peut-elle recevoir le pouvoir de décider de la mort ? Le sujet est d’autant plus sensible que les grandes entreprises technologiques collaborent désormais étroitement avec les industries de défense. L’intelligence artificielle militaire n’est plus un scénario de science-fiction ; elle constitue déjà un secteur stratégique mondial où intérêts économiques, puissance géopolitique et innovation technologique se rejoignent.
Dans ce contexte, Magnifica humanitas pourrait devenir une véritable charte philosophique contre la déshumanisation technologique. Léon XIV semble vouloir rappeler une idée essentielle : le progrès n’a de sens que s’il demeure au service de la personne humaine. L’encyclique pourrait ainsi proposer une critique du « réductionnisme numérique », cette vision du monde qui transforme l’être humain en ensemble de données exploitables. Car lorsque tout devient calculable, l’homme risque de perdre ce qui fait précisément sa grandeur : sa liberté, son imprévisibilité et sa dimension spirituelle.
Le parallèle avec Rerum Novarum prend alors toute sa force. Au XXI siècle, l’Église défendait l’homme face à la domination économique de la machine industrielle. Aujourd’hui, elle cherche à défendre l’humanité face à une possible domination cognitive de l’algorithme. Au fond, le message de Léon XIV semble être celui-ci : la crise de l’intelligence artificielle n’est pas seulement technologique. Elle est avant tout une crise de civilisation. Et le danger le plus profond n’est peut-être pas que les machines pensent comme des hommes, mais que les hommes finissent par penser comme des machines.
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