Le racisme au sein des forces de sécurité

Par Zakia Laaroussi, Paris

Certaines affaires dépassent immédiatement le cadre du fait divers. Non pas en raison de leur ampleur judiciaire, mais parce qu’elles touchent à un symbole. Lorsqu’un policier affirme avoir été la cible de propos racistes de la part de collègues au sein même d’un service chargé de faire respecter la loi, ce n’est pas seulement un conflit entre individus qui surgit. C’est une contradiction institutionnelle qui apparaît au grand jour. Car la police n’est pas une profession comme les autres. Dans une démocratie, elle incarne l’État visible. Elle est le visage concret de la République lorsqu’elle rencontre le citoyen. Elle est l’expression quotidienne du monopole légitime de la force. À ce titre, elle porte une responsabilité morale particulière.

L’enjeu dépasse donc la question de savoir si telle ou telle insulte a été prononcée. L’enjeu est celui de la confiance. Une démocratie ne peut fonctionner durablement que si les citoyens croient que les institutions qui les protègent les considèrent comme égaux. Le doute sur cette égalité fragilise tout l’édifice. L’histoire humaine regorge de mécanismes de hiérarchisation. Les Grecs opposaient souvent les Hellènes aux « barbares ». Les empires distinguaient les peuples civilisés des peuples périphériques. Les sociétés ont longtemps classé les individus selon l’origine, la couleur, la religion ou la naissance. Chaque civilisation a produit ses propres récits d’exclusion. Le racisme n’est pas l’exception de l’histoire. Il est l’une de ses tentations les plus persistantes.

Dans le monde arabe comme ailleurs, les traditions intellectuelles ont porté des idéaux universalistes remarquables. Mais les sociétés réelles ont également transmis des préjugés à travers certains proverbes, récits populaires ou représentations collectives. L’humanité semble vivre depuis des siècles dans une tension permanente entre l’égalité proclamée et l’inégalité pratiquée. Qualifier un être humain de « singe » n’est jamais une simple injure. C’est un héritage historique. L’animalisation a souvent constitué l’un des premiers instruments de la domination raciale. Avant d’exclure, on caricature. Avant de discriminer, on déshumanise. Avant de nier des droits, on suggère une infériorité. Cette mécanique traverse les siècles avec une inquiétante continuité. Mais la question la plus dérangeante demeure : Comment de telles représentations peuvent-elles subsister dans des institutions chargées précisément de garantir l’égalité devant la loi ? S’agit-il de comportements isolés ? D’un problème culturel plus large ? D’une simple défaillance individuelle ? Ou d’un symptôme révélant des tensions plus profondes ?

Ces questions méritent d’être posées sans complaisance mais aussi sans généralisation abusive. Les forces de sécurité devraient constituer l’une des références morales de l’espace public. Non parce que les policiers seraient des êtres parfaits. Mais parce que la société leur confie un pouvoir exceptionnel. Le pouvoir d’intervenir. Le pouvoir de contraindre. Le pouvoir de protéger. Plus le pouvoir est grand, plus l’exigence éthique doit être élevée. Un policier n’est pas seulement appelé à respecter l’égalité. Il est appelé à l’incarner.

La lutte contre le racisme au sein des institutions de sécurité n’est donc pas une question secondaire. Elle relève directement de la qualité démocratique d’un État. Car lorsque la police inspire confiance à tous les citoyens, quelles que soient leurs origines, c’est la République qui gagne en légitimité. À l’inverse, chaque soupçon de discrimination affaiblit le lien fragile entre l’autorité publique et ceux qu’elle sert. La véritable force d’une institution ne se mesure pas à ses effectifs ou à ses équipements. Elle se mesure à sa capacité de traiter chaque personne avec une égale dignité. L’égalité n’est pas un slogan destiné aux cérémonies officielles. C’est une pratique quotidienne. Elle se joue dans les décisions, les comportements, les conversations ordinaires et parfois dans les mots que l’on croit insignifiants. C’est là, dans ces détails invisibles, que se construit ou se défait la confiance démocratique. Et c’est précisément pour cette raison que les forces de sécurité doivent demeurer, plus que toute autre institution, un modèle d’équilibre, de neutralité et d’égalité républicaine.

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