Quand Mélenchon reprend l’expression de l’extrême droite française « On est chez nous »

Par Zakia Laaroussi, Paris

Il existe une vérité souvent oubliée en politique : les élections décident des gouvernements. Mais les mots décident des imaginaires. Et celui qui impose son vocabulaire remporte souvent une victoire plus profonde que celle obtenue dans les urnes. Lorsque Jean-Luc Mélenchon reprend l’expression « On est chez nous », historiquement associée à l’extrême droite française, le débat dépasse largement la simple formule de meeting. Il touche au cœur même de la bataille culturelle qui traverse la France contemporaine.La conquête du langage

Le philosophe Michel Foucault expliquait que le pouvoir ne réside pas uniquement dans les institutions. Il réside aussi dans la capacité à définir les mots. Définir les mots, c’est définir le réel. Or, lorsqu’un acteur politique emprunte le vocabulaire de son adversaire, il reconnaît implicitement que ce vocabulaire structure désormais le débat public.Le triomphe culturel de l’extrême droite ? Même lorsqu’elle ne gouverne pas, une force politique peut gagner une bataille essentielle : celle des thèmes. L’immigration, l’identité, l’appartenance nationale, le sentiment de déclassement culturel occupent désormais une place centrale dans les débats européens. L’extrême droite n’a peut-être pas conquis tout le pouvoir. Mais elle a incontestablement contribué à redéfinir l’agenda.

Les proches de Mélenchon défendent une autre lecture. Selon eux, il s’agit d’une stratégie de réappropriation. Transformer une formule d’exclusion en formule d’inclusion. Dire : « Nous sommes chez nous parce que nous faisons tous partie de la nation. » L’intention est claire. Mais la question demeure : l’opinion publique retient-elle le nouveau sens ou l’ancien symbole ? La dimension la plus fascinante réside dans le fait que ces expressions furent longtemps utilisées contre les immigrés et leurs descendants. Aujourd’hui, elles sont réemployées par ceux qui prétendent défendre ces mêmes populations. Cette inversion constitue l’une des grandes paradoxes politiques du moment. Elle révèle combien la bataille contemporaine porte moins sur les programmes que sur les représentations collectives.

Au fond, cette controverse dépasse largement la personne de Mélenchon. Elle révèle une transformation plus profonde des démocraties occidentales. La question identitaire est devenue incontournable. Même ceux qui la contestent sont désormais contraints de dialoguer avec son vocabulaire. C’est là que réside toute l’ambiguïté de notre époque : les adversaires idéologiques parlent de plus en plus avec les mots les uns des autres. La véritable question n’est peut-être pas de savoir pourquoi Mélenchon emprunte certaines expressions à l’extrême droite. La véritable question est de comprendre pourquoi ces expressions sont devenues suffisamment puissantes pour être reprises par ses adversaires. Car en politique, la domination commence rarement par la conquête du pouvoir. Elle commence souvent par la conquête du langage. Et lorsqu’un camp réussit à imposer ses mots à tous les autres, il a déjà remporté une partie décisive de la bataille culturelle.

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