Par Pr Abderrahmane Mekkaoui-Paris
Le Brésil vote aujourd’hui dans une élection présidentielle qui dépasse de très loin la seule alternance politique. Jamais, peut-être, un scrutin brésilien n’aura été aussi géopolitisé. Derrière le duel entre Luiz Inácio Lula da Silva et Flávio Bolsonaro se joue en réalité une bataille sur la souveraineté du Brésil, son rapport aux États-Unis et à la Chine, son avenir au sein des BRICS et, plus largement, l’orientation politique de l’Amérique latine.
Un duel verrouillé
À 80 ans, Lula, candidat du Parti des travailleurs (PT), sollicite un quatrième mandat présidentiel non consécutif. Il a fait de la souveraineté nationale l’un des axes majeurs de sa campagne : « Le Brésil n’est l’arrière-cour de personne ». Le drapeau brésilien est devenu l’un des symboles de cette stratégie politique. Face à lui, Flávio Bolsonaro, 45 ans, sénateur et fils aîné de Jair Bolsonaro, porte l’héritage politique de son père. Désigné par celui-ci à la fin de 2025, il défend une ligne qui combine répression sécuritaire maximale, libéralisation économique, conservatisme sociétal et réduction de l’État social, au profit d’un État plus coercitif. Cette orientation s’inscrit dans le triangle politique souvent associé à Donald Trump, Javier Milei et Nayib Bukele : souverainisme national, libéralisme économique, conservatisme culturel et politique sécuritaire dure.
Avec environ 160 millions d’électeurs et le vote obligatoire pour les 18-70 ans, le scrutin est pourtant beaucoup plus large que ce duel. Mais les candidats de la droite traditionnelle, notamment Ronaldo Caiado et Romeu Zema, peinent à exister dans une campagne dominée par la polarisation. Les derniers sondages confirment l’extrême incertitude du scrutin. Lula conserve une légère avance au premier tour, mais aucun des deux principaux candidats ne semble en mesure d’atteindre les 50 %. Le second tour, prévu le 25 octobre, apparaît donc presque inévitable. Et, dans les simulations, l’écart reste suffisamment faible pour transformer chaque voix en enjeu stratégique. La véritable constante de cette campagne est peut-être le rejet : près d’un électeur sur deux refuse chacun des deux camps. Le choix du 25 octobre pourrait ainsi être moins un vote d’adhésion qu’un vote contre l’adversaire.
Washington au cœur de la campagne
L’autre caractéristique de cette élection est l’irruption spectaculaire de la question américaine. Donald Trump suit le scrutin avec une attention particulière. Il avait reçu Flávio Bolsonaro à la Maison-Blanche en mai 2026, sans lui accorder officiellement son soutien, tout en assumant sa proximité avec le clan Bolsonaro. Washington avait par ailleurs imposé de lourds droits de douane au Brésil, officiellement en représailles aux poursuites engagées contre Jair Bolsonaro, que Trump qualifie de persécution politique. L’influence américaine ne se limite pas à la Maison-Blanche. Eduardo Bolsonaro, frère de Flávio, a lui-même appelé Washington à utiliser la pression commerciale contre le Brésil afin d’influencer le rapport de force autour de la Cour suprême et du procès de son père.
Le mot « ingérence » est ainsi devenu l’un des termes centraux de la campagne. Pour Lula, la question est existentielle : le Brésil doit pouvoir entretenir des relations privilégiées avec la Chine, son partenaire économique majeur, tout en consolidant son rôle au sein des BRICS, sans accepter une relation de dépendance avec Washington. Pour le camp Bolsonaro, au contraire, un rapprochement stratégique avec les États-Unis constituerait une rupture avec la politique extérieure de Lula et une réorientation plus nette du Brésil vers le camp occidental.
Le Brésil, enjeu d’une nouvelle guerre froide économique
Cette confrontation prend une dimension particulière en raison du poids stratégique du Brésil. Première puissance économique d’Amérique latine, géant agricole et énergétique, détenteur de ressources minières considérables et acteur essentiel de la question amazonienne, le pays possède des atouts que Washington, Pékin et les autres grandes puissances ne peuvent ignorer. Lula accuse ainsi les États-Unis de vouloir étendre leur influence sur les ressources stratégiques brésiliennes – terres rares, Amazonie et accès aux infrastructures stratégiques. Dans une vidéo publiée le 23 septembre, il lançait un avertissement particulièrement symbolique : ceux qui veulent contrôler le Brésil voudraient, selon lui, « prendre le fleuve, la plage et les terres rares ».
À l’ONU, le 22 septembre, il avait également déclaré que le Brésil ne laisserait pas « les ennemis de la démocratie, nationaux ou étrangers » entraver la volonté populaire. Lula a même qualifié Flávio Bolsonaro de « traître à la patrie », lui reprochant d’avoir soutenu la pression commerciale américaine contre son propre pays. Le scrutin brésilien devient dès lors un test grandeur nature de l’autonomie stratégique latino-américaine.
L’ombre persistante de Jair Bolsonaro
Même absent de la course, Jair Bolsonaro demeure l’un des principaux protagonistes de l’élection. Condamné à 27 ans de prison pour son rôle dans la tentative de renversement du résultat de l’élection de 2022 et frappé d’inéligibilité jusqu’en 2060, il continue de structurer la droite brésilienne à travers son fils. La promesse de Flávio d’accorder une amnistie à son père est ainsi devenue l’un des enjeux les plus sensibles de la campagne. Derrière cette question se profile un problème institutionnel beaucoup plus profond : la confrontation entre la présidence, la Cour suprême et un Congrès largement marqué à droite. Le slogan bolsonariste – « le consortium Lula-Moraes va prendre fin »– résume cette volonté de remettre en cause l’équilibre institutionnel issu des crises de ces dernières années.
Trois scénarios
Premier scénario : une réélection serrée de Lula.
C’est le scénario que l’on peut encore considérer comme légèrement privilégié. Il préserverait la continuité du PT, mais sur une base politique affaiblie. Les tensions avec Washington resteraient fortes, tandis que Brasilia continuerait à renforcer ses relations avec la Chine et les BRICS. Mais Lula retrouverait un pays profondément polarisé, avec des finances publiques sous pression, une croissance insuffisante et un Congrès dominé par la droite. Sa capacité à gouverner serait donc beaucoup plus limitée que son résultat présidentiel ne le laisserait penser.
Deuxième scénario : la victoire de Flávio Bolsonaro au second tour.
Le choc géopolitique serait considérable. L’arrivée d’un Bolsonaro à la présidence de la première puissance latino-américaine renforcerait spectaculairement la vague politique favorable à Trump déjà incarnée, sous des formes différentes, par Milei en Argentine et Bukele au Salvador. Le nouveau pouvoir pourrait accélérer les privatisations, renforcer la politique sécuritaire, réduire le rôle social de l’État, accorder une amnistie à Jair Bolsonaro et réorienter progressivement la politique étrangère brésilienne, avec une prise de distance à l’égard des BRICS. Mais une telle victoire ouvrirait immédiatement un front institutionnel avec la Cour suprême et pourrait raviver une polarisation politique particulièrement dangereuse.
Troisième scénario : la crise post-électorale.
C’est le scénario le plus préoccupant. Comme en 2022, un résultat très serré pourrait être contesté. L’expérience récente montre que la contestation électorale n’est plus une hypothèse abstraite au Brésil. Jair Bolsonaro a déjà été condamné pour avoir tenté de renverser le résultat de 2022. La question serait alors de savoir si son fils accepterait pleinement une éventuelle défaite — et quelle serait la réaction de Donald Trump face à une victoire de Lula.
Une démocratie face à son propre épuisement
Au fond, cette élection révèle moins la force de deux projets politiques que l’épuisement d’un système enfermé dans une confrontation permanente entre deux Brésils. D’un côté, Lula défend la démocratie institutionnelle, la souveraineté nationale, les politiques sociales et une politique étrangère multipolaire tournée vers la Chine et les BRICS. De l’autre, Flávio Bolsonaro promet sécurité, libéralisation économique, conservatisme culturel et rapprochement stratégique avec Washington. Mais aucun des deux camps ne semble capable, à lui seul, de résoudre les fractures économiques, sociales et institutionnelles du pays.
Le véritable enjeu du 4 octobre est donc plus vaste que le nom du prochain président. Si Lula gagne, la vague conservatrice latino-américaine connaîtra un coup d’arrêt symbolique. Si Flávio Bolsonaro gagne, le basculement idéologique de l’Amérique latine franchira un seuil historique. Et si le résultat est contesté, c’est la solidité même de la démocratie brésilienne qui sera mise à l’épreuve. Dans tous les cas, une certitude demeure : le Brésil sortira de cette élection profondément fracturé, mais aussi plus central que jamais dans la bataille géopolitique qui oppose Washington, Pékin et les puissances émergentes pour définir le nouvel ordre mondial.
