Par : Mohamed El Aichouni
Expert en financement du développement et politiques publiques
On accuse souvent les dirigeants corrompus de bloquer le changement en Afrique. On oublie que leur maintien au pouvoir n’est possible que parce que ceux qui devraient les contester ont démissionné. Pendant longtemps, on a cru que le changement démocratique viendrait des urnes ou de la rue. L’histoire nous apprend autre chose : il vient des élites. Pas des élites au sens de la fortune, mais des élites au sens de la compétence et de l’influence : avocats, professeurs, médecins, journalistes, syndicalistes, entrepreneurs, artistes. Ce sont elles qui, par leur militantisme et leur engagement, donnent une direction à la colère populaire et la transforment en projet politique. Quand elles démissionnent, ce n’est pas le vide qui s’installe. C’est l’autoritarisme qui se consolide.
Les élites font les révolutions, pas les foules
Aucune grande avancée démocratique en Afrique n’a été spontanée. Les indépendances ont été portées par une élite d’instituteurs, d’avocats et de syndicalistes. La fin des partis uniques au début des années 1990 a été arrachée par les conférences nationales, imposées par les barreaux d’avocats, les universitaires et la presse indépendante au Bénin, au Mali ou en Zambie.
Plus près de nous, chaque fois qu’un régime a reculé, c’est parce qu’une élite intermédiaire a accepté de prendre des risques : Y’en a Marre au Sénégal, le Balai Citoyen au Burkina, le mouvement du 20 février au Maroc. La foule peut renverser, mais seule une élite organisée peut construire. Sans elle, on reste dans un face-à-face déséquilibré : d’un côté un Etat qui a l’armée, l’administration et la rente, de l’autre une population atomisée, sans porte-voix et sans organisation. Le rapport de force est joué d’avance.
Les trois formes de la démission
Cette démission prend rarement la forme d’une trahison spectaculaire. Elle est silencieuse et rationnelle.
– La cooptation. C’est la forme la plus efficace. On ne fait pas taire un critique, on l’intègre. Un poste au conseil d’administration, une nomination internationale, un marché public. L’ancien opposant devient gestionnaire du système. Il a toujours les mêmes idées, mais il n’a plus intérêt à les défendre.
– L’exil, intérieur et extérieur. L’exil extérieur, c’est la fuite des cerveaux vers Paris, Montréal, Dubaï ou Toronto. L’exil intérieur est plus pernicieux : on reste physiquement au pays, mais on se réfugie dans le privé lucratif, le consulting pour les organisations des Nations Unies et les bailleurs de fonds ou les ONG internationales. On gagne mieux sa vie, on évite les ennuis, et on justifie son retrait par le discours de l’efficacité : « Je suis plus utile dans le business que dans la politique ».
– L’autocensure par la peur. Inutile d’emprisonner tout le monde. Il suffit de quelques exemples : un journaliste harcelé judiciairement, un avocat radié, un entrepreneur qui perd ses autorisations. Le message est clair. La plupart des élites ont une famille, un crédit, une carrière à préserver. Le courage politique devient un luxe que peu peuvent se payer.
Le prix du vide
Quand les élites intermédiaires disparaissent, le pouvoir n’a plus besoin de se justifier. Il n’a plus d’interlocuteur capable de lui opposer des chiffres, du droit ou une alternative crédible. C’est ce que les politologues appellent le « vide intermédiaire ». Ce vide a trois conséquences directes :
D’abord, la politique devient une affaire de court terme. Pourquoi investir dans une école qui donnera des résultats dans quinze ans, quand il suffit de distribuer des faveurs pour gagner la prochaine échéance ?
Ensuite, la corruption cesse d’être une anomalie pour devenir un système de gouvernement. A défaut de politique publique universelle, on gouverne par le clientélisme : un emploi, une dérogation, une autorisation contre de la loyauté.
Enfin, les élites politiques se déconnectent des conséquences de leurs propres décisions. Elles ne prennent pas le transport public, ne se soignent pas à l’hôpital public, ne scolarisent pas leurs enfants à l’école publique. La défaillance de l’Etat ne les touche plus personnellement.
Refaire l’élite
On ne sortira pas de cette impasse par le seul changement de dirigeants au sommet. On en sortira quand une nouvelle élite acceptera de payer à nouveau le prix de l’engagement.
Cette nouvelle élite ne viendra probablement pas des partis politiques traditionnels, largement discrédités. Elle viendra des ordres professionnels qui refusent la compromission, des entrepreneurs qui exigent des règles du jeu transparentes pour tous plutôt que des privilèges pour quelques-uns, des universitaires et ingénieurs qui acceptent d’écrire et de débattre dans les langues que le peuple comprend. C’est un travail long, ingrat et risqué. Il ne donne pas de poste, il n’ouvre pas de portes. C’est précisément pour cela qu’il est politique.
La question n’est donc pas de savoir si les gouvernants corrompus veulent partir. La question est de savoir si ceux qui ont les moyens de les contester veulent revenir.
