Par Zakia laaroussi, Paris
Derrière les chiffres officiels – près de 400 000 mineurs et jeunes majeurs sous la tutelle de l’ASE – se cache un effondrement systémique. Loin des projecteurs, une génération entière apprend à survivre dans des hôtels, des foyers délabrés ou des structures de fortune. Plongée dans un traumatisme collectif français.
« On ne te dit pas que tu viens de perdre ta mère. On te dit : voilà ton numéro de dossier. » Lina a 16 ans. Elle porte un sweat trop grand et des cernes qui semblent avoir creusé son visage bien avant son âge. Elle est l’une des presque 400 000 enfants et jeunes adultes pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE) en France. Soit 2,4 % de la population nationale des moins de 21 ans — un ratio qui a doublé en vingt ans.
« Ça laisse des cicatrices à vie, l’aide sociale à l’enfance. » Son regard se perd dans le néant d’une chambre d’hôtel, devenue un « placement » comme un autre, faute de familles d’accueil ou de foyers spécialisés. L’étude publiée lundi par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) ne dit pas tout. Elle confirme une hausse ininterrompue. Mais elle ne montre pas les nuits à trois dans une chambre d’étape, les passages aux urgences pour idées noires, ni les « disparitions » quotidiennes — des adolescents qui s’évaporent, parfois pour ne revenir qu’en couverture
d’un fait divers. Le profil type, selon la Drees : un garçon, adolescent, issu d’une famille monoparentale précaire. Les garçons représentent 55 % des effectifs. Mais ce ratio masque une autre réalité : les filles, moins nombreuses, sont largement surreprésentées dans les signalements pour violences sexuelles et prostitution intra-institutionnelle.
Pendant ce temps, les départements – responsables légaux de l’ASE – s’effondrent sous le poids des vagues d’urgence. En cinq ans, les dépenses ont bondi de 30 %. Résultat : des appels d’offres pour des nuitées d’hôtel, des contrats avec des sociétés privées sans aucune compétence éducative, et un turnover du personnel éducatif frôlant les 40 % dans certaines régions. Un travailleur social témoigne, sous couvert d’anonymat : « Parfois, je gère 25 dossiers. Un ado qui fugue, un bébé qui ne sourit plus, un jeune majeur qui dort dans sa voiture. Mon métier ? C’est de l’écrémage émotionnel. On trie les souffrances. »
Sur le plan socio psychologique, le phénomène est inédit en Europe occidentale. La psychanalyste franco-suisse Naomi Scharff, autrice de L’Enfant sans ancrage, décrit un syndrome spécifique de « déliaison institutionnelle » : « L’enfant de l’ASE ne grandit ni dans une famille, ni dans une institution stable. Il passe par trois, cinq, parfois dix lieux de vie en quelques années. Chaque déménagement réactive le traumatisme de l’abandon originel. Son psychisme se construit en archipel : des îlots de survie déconnectés les uns des autres. »

Les travaux menés à l’hôpital Necker (AP-HP) sur les jeunes de l’ASE montrent des taux de cortisol – hormone du stress – équivalents à ceux des soldats en zone de guerre. La mémoire épisodique est souvent lacunaire. L’intériorisation de la honte, massive. Sur le plan sociologique, ces enfants portent un stigmate républicain paradoxal : ils sont à la fois « pupilles de la Nation » (valeur sacrée) et « dossiers à bas seuil » (valeur administrative). Cette double contrainte – aimé en théorie, jeté en pratique – produit un sentiment d’irréalité de soi.
Lina vit depuis six mois dans un hôtel de la petite couronne parisienne. Avec elle, sept autres adolescents. Aucun éducateur la nuit. Aucun soutien psychologique. Juste une femme de ménage le matin. « Une nuit, une fille de 14 ans s’est fait agresser dans le couloir par un adulte d’une autre chambre. L’ASE a dit : “On va la changer d’hôtel.” Pas arrêter le système. Juste déplacer le problème. »
Les violences sexuelles entre enfants placés sont en hausse de 45 % en trois ans (chiffres du Défenseur des droits). La prostitution adolescente, autrefois marginale dans les foyers, est devenue une ressource de survie pour certains jeunes majeurs dont l’allocation cesse à 18 ou 21 ans, selon les départements. « On est des intermittents de la protection », résume Samuel, 19 ans, passé par neuf familles d’accueil et trois foyers. « Aujourd’hui, je vis dans une résidence sociale. Mais je ne sais pas cuire des pâtes sans pleurer. Parce que personne ne m’a jamais appris à être aimé. »
Face à l’effondrement, les experts (Drees, ONU, Défenseur des droits) s’accordent sur trois axes :
1-Un moratoire sur les placements hôteliers – Interdire purement et simplement l’hébergement de mineurs en structures non éducatives.
2- Un statut national de l’enfant protégé – Sortir l’ASE de la logique départementale (aux moyens inégaux) pour une compétence d’État.
3- Un suivi psychologique automatique et obligatoire – Au moins deux séances par semaine pendant les trois premiers mois de placement, puis un suivi continu jusqu’à 25 ans.
Ce que montrent les chiffres de la Drees, c’est une France à deux vitesses : celle des beaux discours sur l’enfance protégée, et celle des enfants-hôtel, des ados-poubelles, des jeunes adultes qui disparaissent des radars. Lina, bientôt 17 ans, résume l’absurdité tragique de ce système : « On nous dit qu’on est l’avenir du pays. Mais en attendant, on dort là où personne ne voudrait laisser son chien. »
La République a proclamé l’intérêt supérieur de l’enfant. Mais 400 000 enfants français attendent toujours qu’on leur prouve que ce n’est pas une phrase vide.
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