Quand l’expérience d’un homme rencontre l’histoire d’un pays
Hommage et témoignage à la veille d’une nouvelle séquence institutionnelle
Par Pr. Issa Babana El Alaoui
Politologue, historien
Il est des moments dans la vie politique d’une nation où le tumulte des pronostics finit par couvrir la voix plus silencieuse de l’expérience. Les noms circulent. Les scénarios se succèdent. Les commentaires se contredisent. Chacun croit parfois détenir, avant les institutions elles-mêmes, la clé de la décision à venir. Et pourtant, dans cette agitation légitime qui accompagne les grandes échéances de la vie publique, il est parfois nécessaire de faire une pause. De revenir aux hommes. À leur parcours. À leurs œuvres. À ce qu’ils ont réellement accompli. C’est dans cet esprit, et dans cet esprit seulement, que je voudrais aujourd’hui rendre hommage à une personnalité qui appartient désormais à l’histoire politique contemporaine du Royaume : Mohamed Cheikh Biadillah. Je tiens d’emblée à préciser la nature de ma démarche.
Ce texte ne procède d’aucune consigne partisane, d’aucun intérêt personnel, d’aucune ambition politique et d’aucune volonté de préempter une décision qui appartient aux institutions constitutionnelles du Royaume. Je n’adhère à aucun parti politique. Il jaillit d’une conviction plus simple et plus exigeante : celle d’un citoyen et d’un intellectuel qui entend conserver son indépendance de jugement, et dont la parole est dictée par le patriotisme et par le souci de voir le prochain gouvernement réussir la mission qui lui sera confiée, à la satisfaction de Sa Majesté le Roi et au service du peuple marocain.
C’est précisément parce que je revendique cette liberté de regard que je considère comme un devoir de rendre justice à l’expérience lorsqu’elle mérite d’être reconnue, comme il serait de mon devoir de signaler les insuffisances lorsqu’elles devraient l’être. Je ne prétends donc pas dire qui doit être choisi. Je rappelle pourquoi le parcours de Mohamed Cheikh Biadillah mérite d’être sérieusement considéré parmi les expériences politiques dont dispose aujourd’hui le Maroc. Car Mohamed Cheikh Biadillah ne se résume ni à un nom, ni à une fonction, ni à un âge. Il est, avant tout, une longue expérience de l’État.
DE SMARA À L’ÉTAT : LE DESTIN SINGULIER D’UN HOMME DU SAHARA
Il y a, dans la trajectoire de Mohamed Cheikh Biadillah, une dimension symbolique que l’on ne saurait négliger. Il est né à Smara, cette ville spirituelle du Sahara marocain dont le nom appartient à la mémoire historique, religieuse et nationale du Royaume. Mais il n’est pas devenu simplement « un responsable sahraoui ». Il est devenu un responsable national dont l’origine saharienne constitue une composante de l’identité, et non une limite du champ d’action. C’est là toute la singularité de son itinéraire. De Smara aux institutions centrales de l’État, de la représentation parlementaire à l’administration territoriale, du gouvernement à la direction d’un parti politique, de la présidence de la Chambre des conseillers à la diplomatie parlementaire internationale, son parcours aura été celui d’un homme ayant progressivement franchi presque toutes les grandes étapes de la responsabilité publique.
Et c’est pourquoi son nom mérite aujourd’hui d’être considéré autrement que comme celui d’un ancien responsable politique. Mohamed Cheikh Biadillah est un homme qui a pratiqué l’État. Cette expression est importante. Car connaître l’État, ce n’est pas simplement connaître ses textes. C’est en connaître les mécanismes. C’est comprendre ses administrations. C’est mesurer le poids d’une décision. C’est savoir qu’une politique publique ne se décrète pas seulement dans un discours, mais qu’elle se traduit par des institutions, des budgets, des administrations, des territoires, des hommes et des résultats. Biadillah a connu tout cela.
UNE VIE PUBLIQUE QUI NE SE RACONTE PAS EN UNE SEULE FONCTION
Il fut député. Puis président de commissions parlementaires. Il connut l’administration territoriale comme gouverneur de Salé. Il fut ensuite wali de Doukkala-Abda et gouverneur de Safi. Il entra au gouvernement comme ministre de la Santé. Il devint secrétaire général du Parti Authenticité et Modernité. Puis il présida la Chambre des conseillers. Sa carrière institutionnelle dépassa encore les frontières nationales, puisqu’il assuma d’importantes responsabilités dans la diplomatie parlementaire africaine, arabe et méditerranéenne. Que signifie une telle succession ?
Tout simplement ceci : il est difficile de trouver beaucoup de domaines essentiels de la vie publique marocaine que cet homme n’ait pas eu l’occasion d’observer, de pratiquer ou de diriger. Parlement. Administration. Territoire. Gouvernement. Parti. Diplomatie parlementaire. C’est une école. Et cette école ne s’improvise pas.
L’HOMME QUI A CONNU L’ÉTAT DE L’INTÉRIEUR
Il existe une différence fondamentale entre l’homme politique qui parle de l’État et celui qui en a assumé les responsabilités. Le premier peut être brillant. Le second doit être efficace. Le premier peut convaincre. Le second doit décider. Le premier peut commenter les difficultés. Le second doit les affronter. Mohamed Cheikh Biadillah appartient à cette seconde catégorie. Il a connu l’État non seulement depuis les bancs du Parlement, mais également depuis l’intérieur de l’administration territoriale et gouvernementale. Il a été gouverneur. Il a été wali. Il a été ministre. Il a présidé une institution parlementaire. Cette succession est loin d’être anodine. Elle signifie que sa relation avec la puissance publique ne fut jamais exclusivement théorique. Elle fut administrative. Elle fut politique. Elle fut institutionnelle. Elle fut territoriale. Elle fut gouvernementale. Elle fut internationale. Voilà pourquoi parler de son expérience n’est pas une formule de convenance. C’est un fait biographique.
L’EXPÉRIENCE N’EST PAS UNE NOSTALGIE
C’est précisément ici que je voudrais introduire une réflexion qui me paraît nécessaire dans le débat actuel. Depuis quelques jours, certains commentaires semblent vouloir opposer l’expérience à la modernité, comme si l’une devait nécessairement disparaître pour que l’autre puisse exister. C’est une conception étrange du renouvellement politique. Car le renouvellement d’une classe dirigeante ne signifie pas nécessairement l’effacement de ceux qui ont acquis une connaissance approfondie des institutions. Une nation peut avoir besoin de jeunesse. Elle peut également avoir besoin d’expérience. Elle peut avoir besoin de renouvellement sans renoncer à sa mémoire. Elle peut vouloir préparer l’avenir sans perdre la connaissance de son passé.
Et c’est ici que la trajectoire de Biadillah devient particulièrement intéressante. Car un homme qui a traversé plusieurs décennies de la vie publique possède quelque chose qu’aucune formation accélérée ne peut entièrement remplacer : la mémoire institutionnelle. Il sait ce qu’était l’État hier. Il connaît les transformations qu’il a traversées. Il a vu les gouvernements changer. Il a vu les administrations évoluer. Il a vu les institutions parlementaires fonctionner. Il a connu les crises, les arbitrages et les contraintes de la décision publique. Cette mémoire peut constituer une ressource. Elle ne dispense évidemment pas de l’examen des compétences actuelles d’une personnalité. Mais elle ne devrait pas être disqualifiée simplement parce qu’elle est ancienne.
LE PROCÈS DE L’ÂGE N’A PAS DE FONDEMENT CONSTITUTIONNEL
Voilà sans doute le point sur lequel il convient de répondre avec le plus de sérénité à ceux qui font de l’âge de Mohamed Cheikh Biadillah – près de 77 ans – un argument déterminant. Il faut distinguer deux choses : l’âge biologique d’un homme et la capacité institutionnelle à exercer une fonction. La Constitution marocaine ne fixe pas, dans son article 47, de limite d’âge spécifique pour le Chef du Gouvernement. Cet article établit le mécanisme de désignation : le Roi nomme le Chef du Gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des représentants, au vu de leurs résultats. L’âge de 77 ans n’est donc pas, en lui-même, une interdiction constitutionnelle. On peut naturellement discuter de l’âge d’un responsable public. On peut apprécier son énergie, son expérience, sa capacité de travail, sa disponibilité et son aptitude à assumer les contraintes considérables d’une fonction. Mais on ne saurait transformer automatiquement le nombre des années vécues en preuve d’incapacité. Ce serait confondre l’état civil avec l’évaluation d’une personnalité.
L’HISTOIRE DU MONDE N’A JAMAIS ÉTABLI UNE FRONTIÈRE À 70 ANS
L’histoire politique contemporaine suffit d’ailleurs à relativiser l’argument. Les États-Unis offrent à eux seuls un exemple particulièrement visible : Joe Biden a accédé à la présidence à 78 ans ; Donald Trump, né en 1946, est devenu président à 78 ans également lors de son second mandat. Il ne s’agit évidemment pas d’en tirer une quelconque conclusion sur la qualité de l’un ou de l’autre. Ce serait précisément sortir du raisonnement. L’enseignement est beaucoup plus simple : les grandes démocraties contemporaines n’ont pas établi une frontière universelle à 70 ans au-delà de laquelle un homme serait, par principe, exclu de la direction politique. L’âge peut être un élément d’appréciation. Il n’est pas une sentence. Et surtout, il ne saurait remplacer l’examen concret du parcours, de l’expérience et des capacités d’une personne.
L’EXPÉRIENCE DU SAHARA : UN CAPITAL PARTICULIÈREMENT SIGNIFICATIF
Mais il existe, dans le cas de Mohamed Cheikh Biadillah, un argument supplémentaire qui dépasse largement la seule question de l’âge. C’est celui de son rapport personnel, historique, humain et politique au Sahara marocain. Il est né à Smara. Il a été député de Smara. Il a été membre du Conseil consultatif royal pour les affaires sahariennes. Il connaît donc la question du Sahara non seulement à travers les dossiers administratifs, les rapports diplomatiques ou les débats internationaux, mais également à travers son expérience personnelle et territoriale.
Une reconnaissance royale qui donne à cette expérience une autre dimension
Mais il existe un élément biographique qui, à mes yeux, mérite une attention toute particulière, parce qu’il dépasse le simple registre de l’origine géographique ou de l’expérience politique. Il s’agit de la lettre que Sa Majesté le Roi Mohammed VI aurait adressée à Mohamed Cheikh Biadillah en janvier 2022, à l’occasion de la publication de son ouvrage الصحراء… الرواية الأخرى (Le Sahara… l’autre récit), après en avoir reçu un exemplaire dédicacé. Cette lettre royale revêt, si son contenu est confirmé par la source originale, une portée singulière. Sa Majesté y relève chez l’auteur « une روح وطنية صادقة », une sincère fibre patriotique, et exprime sa reconnaissance pour ses efforts scientifiques et documentaires en tant que témoin direct dans la réalisation de cet ouvrage consacré à la question du Sahara marocain.
Le Souverain souligne également la contribution du livre à l’éclairage de cette question et à la défense de la souveraineté du Royaume et de son unité territoriale. Ce témoignage royal conférerait à l’engagement de Mohamed Cheikh Biadillah dans le dossier saharien une dimension qui mérite d’être distinguée de toute considération partisane. Il ne s’agit plus seulement de rappeler qu’il est né à Smara, qu’il en fut député ou qu’il a exercé des responsabilités dans les institutions chargées des affaires sahariennes. Il s’agit de constater qu’un travail scientifique, documentaire et testimonial consacré au Sahara marocain aurait été personnellement relevé et salué par le Souverain. La nuance est essentielle. Car elle permet de parler de son rapport au Sahara non pas comme d’un argument de circonstance destiné à valoriser un profil politique, mais comme d’une expérience intellectuelle et historique qui aurait été reconnue au plus haut niveau de l’État.
Mohamed Cheikh Biadillah n’est donc pas seulement un homme originaire du Sahara. Il est également un homme qui a consacré une partie de sa réflexion et de son travail documentaire à la compréhension et à la défense de la cause nationale. Et lorsqu’un homme politique réunit en lui l’expérience vécue du territoire, l’exercice des responsabilités publiques, la connaissance des institutions et un travail de documentation consacré à la question de l’intégrité territoriale, cette convergence mérite d’être prise en considération lorsqu’on réfléchit aux exigences de la nouvelle étape qui s’ouvre. C’est précisément ce qui donne à son profil saharien une portée qui dépasse largement la seule géographie de sa naissance. Cette donnée mérite d’être considérée avec sérieux.
Car le dossier de l’intégrité territoriale demeure l’un des dossiers stratégiques majeurs du Royaume. Et l’année 2027 pourrait constituer une période importante dans la mise en œuvre de la dynamique diplomatique issue notamment de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025. Cette résolution a renouvelé le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026 et a réaffirmé la recherche d’une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable, conformément aux principes et objectifs de la Charte des Nations unies. Autrement dit, le Maroc entre dans une phase où la question du Sahara exige simultanément mémoire historique, connaissance territoriale, maîtrise institutionnelle, compétence diplomatique et capacité de négociation.
Or, sur chacun de ces registres, Mohamed Cheikh Biadillah possède une expérience qui mérite d’être prise en considération. Voilà pourquoi son origine saharienne ne doit pas être évoquée comme une simple particularité biographique. Elle peut être envisagée comme une connaissance incarnée du dossier. Il y a une différence entre connaître une question et avoir grandi au milieu de l’histoire dont cette question est issue. Il y a une différence entre étudier un territoire et en être originaire. Il y a une différence entre parler des populations sahariennes et avoir soi-même participé, pendant des décennies, à la vie publique de ce territoire. Et c’est précisément cette combinaison entre l’homme de Smara et l’homme d’État qui confère à son profil une singularité particulière.
LE 31 OCTOBRE : D’UNE MÉMOIRE NATIONALE À UNE NOUVELLE SÉQUENCE STRATÉGIQUE
Le 31 octobre 2025 a constitué une date importante dans la chronologie récente du dossier du Sahara. Le Conseil de sécurité a adopté ce jour-là la résolution 2797. Le 31 octobre 2026 marquera le premier anniversaire de cette nouvelle séquence. Et le lendemain, le Maroc entrera dans une année 2027 qui pourrait être appelée à jouer un rôle important dans la traduction politique et diplomatique de cette dynamique. Il serait donc difficile de réfléchir au profil des responsables appelés à participer à la conduite des affaires nationales sans regarder avec une particulière attention ceux qui possèdent une connaissance ancienne et directe du dossier de l’intégrité territoriale.
Ce n’est pas dire qu’un Sahraoui serait automatiquement plus apte qu’un autre Marocain à gouverner. Ce serait une conclusion aussi simpliste qu’injuste. C’est dire quelque chose de beaucoup plus précis : dans un moment où la question du Sahara entre dans une phase nouvelle, l’expérience personnelle, territoriale, politique et diplomatique d’un homme originaire de Smara peut constituer un élément pertinent parmi les éléments à prendre en considération. Et Mohamed Cheikh Biadillah possède précisément cette expérience.
UN SAHRAOUI QUI A DÉPASSÉ LE CADRE DU SAHARA
Il serait cependant tout aussi réducteur de présenter Mohamed Cheikh Biadillah exclusivement comme une personnalité sahraouie. Il est certes profondément lié à Smara. Mais son parcours démontre précisément qu’il a dépassé cette seule dimension. Il a représenté des territoires différents. Il a administré des villes et des régions différentes. Il a exercé des responsabilités nationales. Il a présidé une institution parlementaire. Il a représenté le Maroc dans des enceintes internationales. Autrement dit, son origine saharienne n’a pas constitué une spécialisation. Elle fut son point de départ. Son horizon fut national. Et son champ d’action devint international. C’est une distinction essentielle. Car la grandeur d’une origine ne réside pas dans la fermeture qu’elle pourrait produire, mais dans la capacité de celui qui en est issu à la transformer en contribution à l’ensemble de la nation.
L’HOMME DU PAM, L’HOMME DU PARLEMENT, L’HOMME DE L’ÉTAT
Mohamed Cheikh Biadillah fut l’un des fondateurs et dirigeants historiques du Parti Authenticité et Modernité. Il en fut secrétaire général de 2009 à 2012. Mais son parcours institutionnel dépasse très largement le cadre partisan. C’est précisément ce qui rend son profil particulier. Il n’est pas seulement un homme de parti. Il est également un ancien parlementaire de longue durée, un ancien responsable territorial, un ancien ministre et un ancien président de Chambre. Cette pluralité d’expériences est essentielle lorsqu’on réfléchit aux exigences de la gouvernance publique. Car gouverner, ce n’est pas administrer seulement. Ce n’est pas légiférer seulement. Ce n’est pas communiquer seulement. C’est savoir articuler les différentes dimensions de l’État.
MON TÉMOIGNAGE : UNE PAROLE DE CITOYEN ET D’INTELLECTUEL
C’est ici que je voudrais revenir sur la nature même de ma démarche. Je ne suis pas en train de faire campagne pour un homme. Je ne sollicite aucune fonction pour lui. Je ne prétends pas connaître la décision qui sera prise. Je ne me substitue ni aux institutions, ni au Roi, ni aux responsables du parti arrivé en tête. Je parle en citoyen. Je parle en intellectuel. Je parle en observateur de la vie publique marocaine. Et je parle avec cette conviction patriotique qui me paraît devoir être la règle lorsqu’il s’agit d’une question aussi importante que la composition du gouvernement de notre pays. Mon seul critère est celui de l’intérêt national. Je souhaite que le prochain gouvernement réussisse. Je souhaite qu’il soit à la hauteur des attentes du peuple. Je souhaite qu’il soit digne de la confiance placée dans les institutions. Je souhaite qu’il traduise efficacement les orientations de Sa Majesté le Roi. Je souhaite surtout qu’il dispose, dans les postes où l’expérience est déterminante, de femmes et d’hommes capables de transformer les décisions en résultats. C’est à cette seule aune que je regarde le parcours de Mohamed Cheikh Biadillah. Et c’est pourquoi mon témoignage n’est ni un plaidoyer partisan ni un pronostic. C’est un témoignage de conscience.
CE QUE JE RETIENS DE L’HOMME
Pour ma part, je ne voudrais pas conclure cet hommage par une liste supplémentaire de fonctions. Je voudrais parler de l’homme. De l’homme que plusieurs décennies de vie publique ont progressivement façonné. De l’homme dont la trajectoire témoigne d’une certaine conception de la responsabilité. De l’homme qui a connu le pouvoir sans que le pouvoir puisse être réduit à sa personne. De l’homme qui a connu le Parlement sans faire du Parlement son seul horizon. De l’homme qui a connu l’administration sans confondre administration et politique. De l’homme qui a connu le gouvernement et qui sait, pour l’avoir pratiqué, que gouverner n’est pas simplement promettre. Il faut décider. Il faut arbitrer. Il faut assumer. Il faut rendre compte. Et surtout, il faut durer suffisamment dans l’action pour que les décisions produisent leurs effets. C’est cette dimension de l’homme public que je voudrais saluer.
L’HOMMAGE AVANT LE PRONOSTIC
À la veille d’une décision institutionnelle majeure, je me garderai donc de transformer cet hommage en pronostic. La décision appartient aux institutions constitutionnelles. Le résultat électoral appartient aux électeurs. La responsabilité politique appartient aux partis. Et l’appréciation historique appartient au temps. Mais le témoignage appartient à ceux qui connaissent les hommes et qui ont observé leurs parcours.
C’est à ce titre que je rends hommage à Mohamed Cheikh Biadillah. Parce qu’un parcours de près d’un demi-siècle dans la vie publique mérite autre chose qu’une réduction à une date de naissance. Parce qu’un homme qui a été parlementaire, gouverneur, wali, ministre, dirigeant partisan, président de la Chambre des conseillers et acteur de la diplomatie parlementaire mérite d’être considéré dans la totalité de son expérience. Parce qu’un enfant de Smara qui a atteint les plus hautes responsabilités nationales constitue aussi, par son parcours, un témoignage de l’intégration des différentes composantes territoriales et historiques du Maroc dans la construction de l’État national. Et parce qu’en politique, il est parfois bon de rappeler une vérité que le tumulte des commentaires fait oublier : On ne gouverne pas un pays avec un état civil ; on le gouverne avec une expérience, une vision, une capacité de décision et un sens de l’État.
L’ANNÉE 2027 ET LE DÉFI DE L’INTÉGRITÉ TERRITORIALE
S’il fallait donc dégager de mon témoignage un dernier élément de réflexion, ce serait celui-ci : la prochaine étape de la question du Sahara ne sera pas seulement diplomatique ; elle sera aussi gouvernementale. Elle exigera une articulation étroite entre politique intérieure, diplomatie, droit international, développement territorial, action parlementaire, communication internationale et mobilisation des relais d’influence. La résolution 2797 a créé une nouvelle étape dans le processus onusien, sans pour autant clore le différend ni supprimer l’exigence d’une solution politique mutuellement acceptable. Le Maroc devra donc continuer à agir avec méthode. Avec patience. Avec compétence. Avec une parfaite connaissance des mécanismes internationaux. Et, surtout, avec une connaissance intime de l’histoire et de la réalité humaine du Sahara.
C’est dans cette perspective que le parcours d’un homme originaire de Smara prend une dimension particulière. Non pas parce que son origine suffirait à elle seule à déterminer sa compétence. Mais parce qu’elle s’ajoute à des décennies de responsabilités nationales et internationales. Smara lui donne la mémoire du territoire. Le Parlement lui a donné la pratique de l’institution. L’administration lui a donné la connaissance de l’État. Le gouvernement lui a donné l’expérience de la décision. Le PAM lui a donné l’expérience de la direction politique. La diplomatie parlementaire lui a donné l’expérience de la représentation internationale. Cette combinaison est rare. Et c’est cette combinaison, davantage que son âge, qui mérite d’être examinée.
LE MOT DE LA FIN : LAISSER AUX INSTITUTIONS LEUR DÉCISION, À L’HISTOIRE SON JUGEMENT
Demain appartient aux institutions. Après-demain appartiendra à l’Histoire.
Entre les deux, il y aura nécessairement les hommes, leurs responsabilités, leurs décisions et leurs actes. C’est pourquoi, au moment où tant de pronostics se croisent, je préfère rendre hommage à une trajectoire plutôt que d’enfermer un homme dans un pronostic. Mohamed Cheikh Biadillah n’est pas seulement un ancien ministre. Il n’est pas seulement un ancien président de la Chambre des conseillers. Il n’est pas seulement un ancien secrétaire général du PAM. Il n’est pas seulement un ancien gouverneur ou un ancien wali. Il est le produit d’une longue école de la responsabilité publique. Il est un homme de Smara devenu homme d’État. Et son parcours constitue désormais une partie de la mémoire politique contemporaine du Royaume. Que l’on partage ou non les appréciations portées sur son action, une chose demeure difficilement contestable : son expérience appartient au patrimoine de la vie publique marocaine.
Et dans la nouvelle séquence qui s’ouvre autour de l’intégrité territoriale, à la veille de l’entrée dans l’année 2027, cette expérience saharienne, administrative, parlementaire, gouvernementale et internationale mérite d’être regardée avec toute l’attention qu’elle commande. Je le répète : je ne prétends pas connaître la décision institutionnelle. Je ne la préjuge pas. Je ne la sollicite pas. Je ne parle pas au nom des institutions. Je parle en citoyen. Je parle en intellectuel. Je parle en patriote. Et c’est précisément à ce titre que je refuse qu’un homme ayant consacré près d’un demi-siècle à la chose publique soit résumé à son âge. L’âge est une donnée. L’expérience est un acquis. Le Sahara est un enjeu national. La résolution 2797 est une nouvelle donnée internationale. L’année 2027 pourrait être une année de responsabilité particulière. Et le Maroc aura besoin, dans cette nouvelle étape, de femmes et d’hommes capables de mettre leur expérience au service de l’action publique. Quant à savoir lesquels seront appelés à le faire, cela appartient aux institutions et à la décision souveraine. À l’homme, je laisse la dignité de son parcours. À Smara, la fierté de l’avoir vu naître. Au Maroc, le bénéfice de son expérience. Et à l’Histoire, le soin de prononcer un jour son jugement.
