Quand la machine est entrée au bloc opératoire

Pa Zakia Laaroussi, Redactrice en cheffe-Paris

Il existe des révolutions qui ne font aucun bruit. Elles ne descendent pas dans la rue. Elles ne renversent aucune statue. Elles ne proclament aucune victoire. lles apparaissent parfois dans le silence glacé d’un bloc opératoire, sous une lumière blanche, au-dessus d’un homme endormi entre la maladie et l’espérance, tandis qu’un écran observe ce que l’oeil humain tente de comprendre. A Londres, un homme de 48 ans atteint d’une tumeur bénigne de l’hypophyse a bénéficié d’une intervention chirurgicale assistée en temps réel par une intelligence artificielle. La machine n’a pas pris le bistouri. Elle n’a pas remplacé le chirurgien. Elle a fait quelque chose de plus discret. Elle a regardé avec lui. Et c’est précisément là que commence la véritable révolution.

L’hypophyse est minuscule. Elle se trouve à la base du crâne et participe pourtant à la régulation d’une grande partie de l’équilibre hormonal de l’organisme. Autour d’elle se trouvent des vaisseaux sanguins et les nerfs optiques. Dans cet espace, le millimètre cesse d’être une unité de mesure. Il devient une frontière. Une erreur infime peut produire une conséquence immense. Le chirurgien avance donc dans cette région comme un navigateur entrant dans un détroit dont les parois seraient vivantes. Il faut de l’expérience. De la précision. Du calme. Mais l’homme, même lorsqu’il est un excellent chirurgien, demeure un homme. Son regard a ses limites. Sa mémoire a ses limites. Son attention a ses limites. L’algorithme, lui, ne cligne pas des yeux.

C’est ici que l’intelligence artificielle commence à bouleverser la médecine. Elle n’entre pas dans le bloc pour dire: «Donnez-moi le bistouri.» Elle entre pour dire: «Regardez.» Un mot presque insignifiant. Et pourtant peut-être l’un des plus révolutionnaires de l’histoire de la chirurgie. Car toute l’histoire de la médecine moderne est aussi une histoire de l’élargissement du regard humain. Le microscope a agrandi l’oeil. La radiologie a ouvert une fenêtre dans le corps. L’imagerie médicale a rendu visibles des territoires autrefois invisibles. L’endoscopie a permis d’entrer là où le chirurgien ne pouvait accéder qu’au prix d’une intervention beaucoup plus lourde. La robotique a donné à la main une précision nouvelle. Et maintenant vient l’intelligence artificielle. Elle n’est pas nécessairement une nouvelle main. Elle pourrait être quelque chose de plus étrange: une nouvelle mémoire du regard.

C’est alors qu’une question inconfortable apparaît: qu’appelons-nous exactement l’expertise? Est-ce le nombre d’opérations réalisées? La mémoire visuelle? La capacité à reconnaître une forme? La rapidité de décision? L’intuition acquise après des milliers d’heures? Si une machine peut apprendre à partir de centaines d’interventions, comparer une situation à une immense bibliothèque d’images et signaler au chirurgien la présence possible d’un nerf ou d’un vaisseau, alors une partie de ce que nous appelions autrefois «l’expérience» change de nature. Le chirurgien ne perd pas son expertise. Mais il n’en est plus seul propriétaire. Et c’est peut-être plus déstabilisant que l’arrivée d’un robot. Car un robot se voit. La transformation de la notion d’expertise, elle, se produit presque silencieusement.

Les chirurgiens doivent-ils avoir peur? Peut-être. Mais pas de la manière imaginée par les films. La véritable inquiétude n’est pas qu’une machine se réveille un matin et réclame le bistouri. La véritable inquiétude est plus profonde: que la profession découvre progressivement qu’une partie de ce qu’elle considérait comme un talent exclusivement humain peut être apprise par une machine. Reconnaître des formes. Comparer des situations. Repérer des anomalies. Mémoriser des milliers de cas. Calculer rapidement. L’intelligence artificielle ne concurrence donc pas nécessairement le chirurgien dans son humanité. Elle peut commencer par le concurrencer dans sa mémoire. Et cette différence est considérable.

Mais annoncer la victoire de la machine serait une erreur intellectuelle. Une intelligence artificielle peut reconnaître un nerf. Elle ne sait pas ce que signifie sauver la vue. Elle peut identifier un vaisseau. Elle ne sait pas ce que représente, pour un père, le visage de son enfant. Elle peut signaler une zone à risque. Elle ne porte pas la responsabilité morale de la décision. La médecine n’est donc pas une compétition entre deux intelligences. Elle est une alliance fragile entre connaissance et responsabilité. Entre science et chair. Entre décision et conséquence. Une machine peut devenir extraordinairement intelligente sans devenir humaine.

Et puis surgit la question la plus difficile: que se passe-t-il lorsqu’elle se trompe? Dans le monde numérique, une erreur peut faire planter un programme. Dans un bloc opératoire, une erreur peut faire perdre la vue. Elle peut provoquer une hémorragie. Elle peut modifier une existence entière. La véritable question n’est donc pas: «L’intelligence artificielle est-elle intelligente?» Mais: «Est-elle suffisamment sûre pour qu’un être humain puisse lui faire confiance?» Peut-on vérifier ses performances? Reproduire ses résultats? Les obtenir dans des hôpitaux différents? Avec des patients différents? Et surtout: que doit faire le chirurgien lorsque la machine se trompe? C’est là que la révolution technologique devient une révolution juridique et éthique.

Plus l’intelligence artificielle devient puissante, plus nous avons besoin de médecins capables de comprendre ses limites. C’est une étrange ironie. La machine intelligente ne rend pas nécessairement le médecin moins important. Elle rend le médecin capable de juger la machine encore plus indispensable. Si l’algorithme indique une structure anatomique, le chirurgien doit savoir la vérifier. S’il affirme qu’un cas ressemble à mille autres, le médecin doit pouvoir poser la question que la machine ne sait pas toujours poser: et si celui-ci était précisément le cas qui ne ressemble à aucun autre? Le médecin du futur ne sera peut-être donc plus seulement celui qui sait. Il sera celui qui sait quand croire, quand vérifier et quand désobéir.

L’histoire de la médecine est pleine de ces moments. L’anesthésie a bouleversé la chirurgie. L’antibiotique a bouleversé la lutte contre l’infection. La radiologie a bouleversé le diagnostic. L’imagerie a bouleversé notre rapport au corps. Chaque révolution technique a provoqué une inquiétude. Et pourtant, les machines n’ont pas supprimé les médecins. Elles ont déplacé la frontière de ce que les médecins pouvaient accomplir. L’intelligence artificielle pourrait être le prochain déplacement. Mais cette fois, quelque chose est différent. La machine ne commence plus seulement à assister la main. Elle commence à assister le jugement. Et c’est là que le véritable changement se produit.

Hier, le chirurgien voyait une image, la comparait à sa mémoire, interprétait les signes et décidait. Demain, il pourrait regarder cette même image avec une intelligence artificielle qui compare instantanément des milliers de situations, identifie certaines structures et signale des zones de danger. Le médecin ne disparaît pas. Mais son rôle évolue.Il pourrait passer de celui qui prétend tout savoir à celui qui sait exploiter tout ce qu’il est possible de savoir. Ce n’est pas une défaite. C’est une nouvelle définition de l’expertise. Le patient, lui, se moque de cette bataille philosophique. Il ne veut pas savoir qui a gagné. Il veut voir. Marcher. Retourner chez lui. Reprendre son travail. Reconnaître les visages. Regarder le ciel sans craindre qu’il devienne un jour une lumière inaccessible. Et c’est peut-être la seule mesure qui compte. La médecine ne se mesure pas à l’intelligence de la machine. Elle se mesure à l’être humain qui sort du bloc et retrouve sa vie.

L’homme opéré à Londres a pu remarcher rapidement après l’intervention et a ensuite repris son activité professionnelle. Il a décrit le retour de son énergie et une amélioration spectaculaire de sa vision. Puis il a dit quelque chose de beaucoup plus important que toutes les performances techniques: l’opération lui avait rendu le goût de vivre. A cet instant, toutes les machines disparaissent. Il ne reste plus d’algorithme. Plus de données. Plus de démonstration technologique. Il reste un homme qui regarde le monde. Et peut-être est-ce là la véritable finalité de toute cette révolution. Pas que la machine gagne. Pas que le chirurgien gagne. Mais que l’homme sur la table d’opération puisse, une fois la lumière rallumée, retrouver le monde qu’il croyait perdre.

Alors, la question n’est peut-être pas: «L’intelligence artificielle remplacera-t-elle le chirurgien?» La question la plus intéressante est: «Forcera-t-elle le chirurgien à devenir meilleur que le chirurgien que nous connaissions?» Peut-être. Le chirurgien de demain ne sera pas celui qui fera confiance à sa main seule. Il sera celui qui saura quand faire confiance à sa main, quand écouter la machine et quand douter des deux. Entre la main humaine et l’algorithme pourrait naître une nouvelle forme de chirurgie. Ni une médecine dominée par la machine. Ni une médecine prisonnière de la nostalgie du geste humain. Une médecine où l’homme demeure responsable, tandis que la machine élargit son regard.

Et voici peut-être la plus belle ironie de cette histoire. L’intelligence artificielle, qui nous inquiète parce qu’elle ressemble de plus en plus à l’intelligence humaine, pourrait finalement nous rappeler ce qui distingue encore l’homme. La machine peut voir plus vite. Elle peut mémoriser davantage. Elle peut comparer des milliers de situations. Mais elle ne sait pas pourquoi une vie mérite d’être sauvée. Elle peut apprendre comment reconnaître un nerf. Elle peut apprendre comment éviter un vaisseau. Mais elle ne comprend pas nécessairement pourquoi un homme veut retrouver la vue pour revoir le visage de ceux qu’il aime. Elle sait peut-être répondre au «comment». Le «pourquoi», lui, demeure ailleurs. Et c’est peut-être là que réside encore le secret du manteau blanc. La machine peut entrer dans le bloc. Elle peut voir ce que nous ne voyons pas. Elle peut signaler ce que nous aurions peut-être manqué. Elle peut rendre la main humaine plus précise. Mais au centre de la salle, il restera toujours un être humain allongé sur une table, confiant sa vie à ceux qui l’entourent. Et cet homme n’attend pas que la machine soit intelligente. Il attend qu’on le ramène à la vie. C’est peut-être cela, au fond, que l’intelligence artificielle devra encore apprendre.

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