Séville, entre beauté andalouse et mémoire partagée

Par Mohamed EL AICHOUNI

Un séjour à Séville, en octobre 2026, offre bien davantage qu’une découverte touristique. Pour un Marocain, la ville éveille une familiarité singulière : ses ruelles, ses patios et ses jardins rappellent une histoire qui relie les deux rives du détroit de Gibraltar. Au fil des promenades, la beauté des lieux invite à réfléchir à cet héritage et à la manière dont il peut nourrir les relations entre le Maroc et l’Espagne.

Séjourner au cœur d’une ville vivante

Avec mon épouse, nous avons séjourné au cœur d’un quartier traditionnel, animé et très prisé des touristes. Les restaurants, les bars et l’animation nocturne des rues donnaient à notre séjour un cadre chaleureux, prolongeant la découverte des monuments par celle de la vie quotidienne de la ville.

Ce choix d’hébergement nous a permis d’apprécier Séville au rythme de la promenade. L’animation du quartier et la diversité des visiteurs apportaient une dimension plus personnelle au voyage. À côté des grands sites historiques, ces rues vivantes ont pleinement contribué au charme de notre séjour.

Une beauté façonnée au fil des siècles

Des abords du marché de l’Encarnación aux rives du Guadalquivir, en passant par Triana, Séville associe la grandeur de ses monuments au caractère de ses quartiers. La Plaza de España, construite pour l’Exposition ibéro-américaine de 1929, rappelle que la splendeur de la ville s’est enrichie au fil des époques, bien au-delà du seul héritage d’Al-Andalus.

La Giralda incarne cette succession historique. Ancien minaret almohade devenu clocher de la cathédrale, elle témoigne des transformations religieuses et artistiques de la ville. L’Alcazar en offre un autre exemple : les vestiges du palais almohade y côtoient notamment le palais de Pierre Ier, chef-d’œuvre de l’art mudéjar. Développée sous domination chrétienne à partir de traditions artistiques islamiques, cette architecture révèle la persistance des savoir-faire au-delà des changements de pouvoir.

Une histoire commune aux deux rives

L’histoire d’Al-Andalus, amorcée au VIIIᵉ siècle, s’est nourrie d’apports arabes, amazighs et locaux. Elle ne se réduit ni à une population unique ni aux frontières nationales actuelles. Sous les Almoravides, puis les Almohades, Séville et une grande partie du territoire marocain actuel appartenaient à des ensembles politiques gouvernés depuis Marrakech, ce qui renforçait les échanges et les circulations entre les deux rives.

Le destin d’Al-Mu‘tamid, roi-poète de Séville, mort en exil à Aghmat, près de Marrakech, rappelle toutefois que cette histoire fut également marquée par des rivalités et des ruptures. La mémoire des Morisques, musulmans convertis au christianisme et leurs descendants, expulsés d’Espagne au début du XVIIᵉ siècle, doit également trouver sa place aux côtés de celle des palais et des jardins de Séville. Reconnaître la richesse de l’héritage andalou suppose de ne pas en effacer les blessures.

Le Maroc et l’Espagne face à leur proximité

Cet héritage donne de la profondeur aux relations entre le Maroc et l’Espagne, sans pour autant effacer leurs différends. Les questions de Ceuta et de Melilla, les migrations et le dossier du Sahara marocain demeurent des sujets sensibles. Le rapprochement consacré par la déclaration conjointe du 7 avril 2022 témoigne néanmoins de la volonté des deux pays de construire une relation fondée sur le dialogue et le respect mutuel.

Cette coopération doit se traduire concrètement dans la vie des personnes. Les drames migratoires rappellent que la gestion des frontières engage la protection des vies humaines, des mineurs et des droits fondamentaux. Les familles liées aux deux pays devraient pouvoir compter sur des relations suffisamment stables pour que chaque désaccord diplomatique ne fragilise pas leur quotidien.

À Séville, la Fondation des Trois Cultures de la Méditerranée, créée à l’initiative du gouvernement andalou et du Royaume du Maroc, donne une expression concrète à ce rapprochement par la culture et la connaissance mutuelle. Les échanges universitaires, les rencontres artistiques et les projets communs peuvent prolonger cette dynamique en donnant aux nouvelles générations les moyens de mieux comprendre leur voisinage et de partager leurs richesses culturelles.

Au terme de ce séjour avec mon épouse, je retiens la beauté de Séville et la présence d’une mémoire partagée, perceptible dans ses monuments comme dans ses quartiers vivants. Cette proximité historique ne suffit pas à résoudre les différends, mais elle offre des raisons de poursuivre le dialogue. Il appartient aux deux pays de la faire vivre à travers des coopérations utiles aux habitants des deux rives.

Repères et sources

– UNESCO : Cathédrale, Alcázar et Archives générales des Indes de Séville, inscription au patrimoine mondial en 1987.

– Office espagnol du tourisme : Plaza de España à Séville, 2018.

– AramcoWorld : « Le roi-poète de Séville », 1993.

– Université nationale d’enseignement à distance (UNED) : référence consacrée aux musulmans d’Espagne convertis au christianisme.

– Fondation des Trois Cultures de la Méditerranée : présentation de la Fondation.

– Présidence du gouvernement espagnol : rencontre du 7 avril 2022 et déclaration conjointe.

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